DEVENDRA BANHART – Cripple Crow La barbe?

(XL 2005)

La révélation de l’année dernière est de retour sur nos platines et sur la une des magazines représentatifs d’une incertaine intelligentsia parisienne. Devendra Banhart fait partie de ces gens qui rendent le monde meilleur, ceux qui poussent un ado paumé à acheter sa première gratte et à se faire pousser les cheveux (les favoris viendront plus tard), une personne à part.

La sortie de trois album en moins d’un an (deux solo, un avec le groupe Vetiver) et son image de troubadour perché (cf. « A Sight To Behold » sous LSD chez Jools Holland et son premier album au titre improbable enregistré sur des répondeurs téléphoniques) en ont déjà fait l’icône folk de notre génération. Quand la presse branchée s’est emparée du phénomène Banhart deux bonnes années après le choc initial, une certaine irritation s’est fait sentir.

Voir Télérama se féliciter de leur « découverte » et utiliser les qualificatifs les plus triviaux concernant le « génie » énerve autant que la gratuité avec laquelle Rock’n’Folk a laissé l’excellent Nicolas Ungemuth se défouler en taillant en pièces Cripple Crow. Qu’en est il vraiment? Comme le disent les gens qui ne savent pas pourquoi ils parlent, « la vérité se trouve certainement entre les deux ». Merci bien, parlons sérieusement maintenant.

Cripple Crow se démarque de ses prédécesseurs acoustiques par le fait que Banhart évolue cette fois véritablement en groupe (The Hairy Fairy pour ne pas les nommer), ce que certains morceaux de Nino Rojo – et surtout les vidéos – laissaient envisager pour le futur.

Les moins imaginatifs attendaient de Banhart une révolution électrique, son Newport à lui. Ce fantasme vain n’a pas eu lieu. L’excentrique barbu s’amuse beaucoup avec sa bande de potes, cela transparaît dans l’ambiance générale de cet album aux sonorités sud-américaines. En choisissant de chanter en espagnol et d’adopter une approche bossa-nova, Banhart a voulu faire deux choses. D’une part, en mettant du soleil dans sa musique et en irradiant de bien-être, il célèbre son idéal de vie hédoniste hippie communautaire. D’autre part, en mettant en avant son background latino, Banhart nous rappelle qu’il est né au Venezuela et qu’il possède une culture hispanique. Cripple Crow se veut donc l’album roots d’un Banhart accompagné par sa bande de barbus. Tant pis pour les fans en quête d’un nouveau Dylan ou d’un nouveau Drake qui iront se palucher sur quelqu’un d’autre (Ryan Adams, Ben Kweller, Josh Ritter… le monde ne manque pas de folkeux appliqués).

Tant qu’on y est, évacuons aussi la comparaison pesante avec Marc Bolan. Quelqu’un écoute-t-il My People Were Fair And Had Sky In Their Hair… But Now They Are Content To Wear Stars On Their Eyebrows de nos jours? Non. Pourquoi? Parce que c’est terriblement chiant. Les albums de Banhart, à l’opposé de ceux de Tyrannosaurus Rex possèdent un supplément non négligeable : des mélodies. Et Cripple Crow est gorgé de mélodies inspirées.

La différence entre Cripple Crow et les autres albums de Banhart concerne le traitement de ces pépites. Si on retrouve évidemment des ballades acoustiques typiques du barbu de San Francisco (le single « Heard Somebody Say », la douce « Queen Bee », la berceuse « How About Telling A Story »), le chanteur est accompagné d’un groupe folk-rock sur la plupart des morceaux, pour le meilleur et parfois le pire. Quand Banhart dévoile sa face bossa-nova sur « Santa Maria de Feira » et « Quedate Luna », ses musiciens sont parfaits. Plus tard, lorsque l’ambiance devient un peu trop conviviale, le groupe joue vite n’importe quoi. « The Beatles » voit Banhart littéralement chanter des tagadatsointsoin pendant que le groupe crie des olé! à tout va. Etait-ce nécessaire dans un album qui  est déjà très long de 22 chansons?

Sur certains morceaux, le groupe se fait remarquer par sa discrétion. On pense aux morceaux de Vetiver (le groupe de Banhart avec un violoncelliste et son ami Andy Cabic, guitariste ici) à l’écoute des arrangements feutrés de « Now That I Know » et « Inaniel ». Sur d’autres, le groupe fait étalage de son talent et révèle un facette intéressante de Banhart, à savoir sa face psychédélique. « Long Haired Boy » –  pur San Francisco 67′ avec sa rythmique beat et ses soli de fuzz –  enchaîne sur un « Lazy Butterfly » au fragrances indiennes. Plus loin, « When They Come » et « Hey Mama Wolf » avec leurs refrains en chœur rappellent certaines ballades des Mamas & Papas. Banhart enrobe son folk de robes de couleurs avec sitars et autres instruments exotiques pour créer une ambiance vaporeuse. Banhart psychédélique? On l’a toujours su. L’apport de musiciens lui a permis de concrétiser des sonorités qu’il ne faisait qu’évoquer auparavant.

Par ailleurs, cet apport nourrit aussi son côté extravagant. Aussi géniaux qu’improbables, la ligne de basse dansante de l’ovni « I Feel Just Like A Child » et le piano-bar barré (avec solo de trompette buccale ) de « Some People Ride The Wave » n’existeraient pas sans les Hairy Fairy. Malheureusement, il arrive parfois à ce groupe de s’embourber dans une americana chiante, d’autant que les morceaux sont pour la plupart très longs et que, comme d’habitude avec Banhart, la fin d’album est mollassonne et dispensable.

Plus festif et coloré que Rejoicing In The Hands et Nino Rojo, Cripple Crow est moins poignant, moins traumatisant que ces albums (surtout le premier). Par contre, il est sans aucun doute le plus proche de qui est vraiment Devendra Banhart, un hippie hispanique vivant en communauté à San Francisco et écumant la planète en troubadour. Son groupe ressemble plus à une bande de coolos souriants qu’à une grosse machine rock’n’roll, signe de l’attachement de Banhart à une approche amateuriste et ludique de la musique.

Le talent est là, les chansons aussi mais l’approche a changé. Les premiers Banhart étaient un plaisir solitaire, des disques du dimanche matin. Cripple Crow est disque qui passera très bien en musique de fond de vos soirées de fête, entre un Têtes Raides et un Ben Harper (soupir).

C’est là le drame de ce disque : Banhart est en train de se faire une place dans tous les apparts d’étudiants et les salons altermondialistes comme l’icône musicale des gens branchés de gauche intellectuelle. De quoi s’attirer le mépris de canards rock comme Rock’n’Folk et générer une certaine irritation. Souvenez comment Manu Chao est devenu la découverte de tout le monde deux ans après la sortie de Clandestino. Voila le sort qui attend Banhart. Arretons les conneries et concentrons nous uniquement sur la musique. Cripple Crow est un bon album et possède une paire de grandes chansons. La suite dès 2006? 

http://www.xlrecordings.com/devendrabanhart/

 

 

Tracklisting :

  1. Now That I Know  *
  2. Santa Maria Da Feira  *
  3. Heard Somebody Say
  4. Long Haired Child  *
  5. Lazy Butterfly
  6. Quedate Luna
  7. Queen Bee
  8. I Feel Just Like a Child  *
  9. Some People Ride the Wave
  10. The Beatles
  11. Dragonflies
  12. When They Come
  13. Inaniel
  14. Hey Mama Wolf
  15. Hows About Tellin’ a Story
  16. Chinese Children
  17. Sawkill River
  18. I Love That Man
  19. Luna De Margarita
  20. Korean Dogwood
  21. Little Boys
  22. Anchor

 

Vidéos :

« Heard Somebody Say »

 
« Lazy Butterfly »
 
 
« Feel Just Like A Child »
 

 

Vinyle :

La pochette est sensiblement différente en vinyle.

Eric

Rédacteur en chef, webmonstre, tête de veau, suiveur de modes, mauvaise foi.

3 Comments

  1.  » Quelqu’un écoute-t-il My People Were Fair And Had Sky In Their Hair… But Now They Are Content To Wear Stars On Their Eyebrows de nos jours? Non. Pourquoi? Parce que c’est
    terriblement chiant. Les albums de Banhart, à l’opposé de ceux de Tyrannosaurus Rex possèdent un supplément non négligeable : des mélodies. Et Cripple Crow est gorgé de mélodies
    inspirées. »

     

    Méheeeuh… J’aime bien le Tyrannosaurus Rex, moi…

    Sérieusement, je te trouve injuste, y a beaucoup, beaucoup de bons morceaux sur My people were fair blabla, et j’ai trouvé que Banhart s’inspirait beaucoup, beaucoup de Bolan, en particulier sur
    ce Cripple Crow (que je ne pourrai je crois plus jamais écouter comme je l’eussiasse fait auparavant depuis ma découverte dudit disque de Tyrannosaurus Rex). Par exemple, I feel just like a
    child, il l’aurait pas un peu pompée sur Hot Rod Mama (même Diddley Beat, même bêlement, mêmes arrangements…)?

     

    (bon, pas obligé de répondre, hein, je dois être le seul que cette histoire intéresse aujourd’hui  )

  2. Je suis en train de réécouter le Tyrannosaurus Rex et je trouve quand même démente la ressemblance entre ce disque et ceux de Banhart.

     

    Déjà, ils ont exactement la même voix.

     

    Et rien que le deuxième morceau, Scenescof, la diction, le rythme, on a déjà un quart du répertoire de Banhart.

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