JACQUES DUTRONC – Jacques Dutronc Prodigieux

(sortie originale LP : Vogue 1966 ; Réédition CD : Vogue 1996)

Cet album, sorti en 1966, est le premier (et sans doute aussi le meilleur) de Jacques Dutronc : il marque le début de la collaboration entre un jeune directeur artistique du label Vogue (Dutronc lui-même), qui va composer la musique, et un écrivain/journaliste/ancien communiste (Jacques Lanzmann) qui va écrire les paroles de quelques-unes des plus belles chansons de Pop française. L’entente entre ces deux hommes va durer près de dix ans – la suite de leur relation sera plus houleuse, jusqu’à leur réunion pour l’album Madame l’existence en 2003. Avant ce disque, Jacques Dutronc a déjà tenté sa chance dans le monde de la chanson : il a créé, dans les premières années de la glorieuse époque « yéyé » (vive la France), le groupe El Toro et les Cyclones. Cette première expérience reste sans suite, et Dutronc reprend son métier à Vogue, où il compose tout de même quelques chansons (notamment pour Françoise Hardy), lorsque Lanzmann vient lui demander de trouver quelqu’un pour interpréter les textes qu’il vient d’écrire. Dutronc s’imagine assez bien chanter lui-même ces morceaux : il va rapidement en composer la musique, puis commencer l’enregistrement.

L’attitude et la personnalité de Dutronc sont des facteurs indispensables de la réussite des morceaux : son interprétation des textes de Lanzmann est prodigieuse d’élégance et de bagout… Il est absolument impensable d’imaginer « Les Play-Boys », « Les Cactus » ou « Et moi, et moi, et moi » chantés par quelqu’un d’autre, et conservant leur efficacité. En conservant un détachement vis-à-vis des textes qu’il chante, Dutronc impose son style dès les premières chansons ; il montre ici une ironie et une distance qui vont rester son inimitable marque de fabrique. Les textes, truffés de double-sens, oscillent entre les pires facilités d’écriture et les phrases définitives : « Adam avait-il un nombril ? / On nous cache tout, on nous dit rien / Socrate a-t-il bu sa ciguë ? / L’aventure est-elle au coin de la rue ? » (« On nous cache tout, on nous dit rien »). L’écriture inventive de Lanzmann, portée par la voix de Dutronc, devient soudain d’une efficacité évidente : « J’ai pas peur des petits minets qui mangent leur ronron au drugstore / Ils travaillent, tout comme les castors, ni avec leurs mains, ni avec leurs pieds » (« Les Play-Boys »). Les aphorismes fusent de tous côtés : « Je t’ai attendue jusqu’au soir / Aussi vrai… que je m’appelle Georges. » (« J’ai mis un tigre dans ma guitare ») ; « Non, je ne suis pas un égoïste / Je suis un homme comme vous tous / Un petit capitaliste / qui des autres / A la frousse » (« Sur une nappe de restaurant »)…

Pour la musique, cet album est la preuve qu’il y a bel et bien eu des disques Freakbeat en France… Derrière les inénarrables yéyés, la déplorable variété (une triste habitude) et la chanson française « classique », une nouvelle scène a tenté de se développer. Dutronc livre ici des morceaux qui n’ont rien à envier à ses collègues anglo-saxons : le son est parfait, les guitares agressives et la rythmique infaillible. « On nous cache tout, on nous dit rien » est construit avec précision, joué avec une énergie communicative, et sa ligne de basse est extraordinaire – tout comme celle de « La Fille du Père Noël », hypnotique au point de traumatiser David Bowie (qui en fera un plagiat éhonté en 1973 pour « The Jean Genie »). La fuzz qui ouvre « Les gens sont fous, les temps sont flous » semble venue des Music Machine – dont le premier album est sorti en cette même année 1966. La rythmique est encore une fois prodigieuse, Dutronc hésite entre crier et chanter ses textes, et la chanson s’achève sur des hurlements inquiétants. Les morceaux les plus célèbres, parmi lesquels le premier 45t, « Mini-mini-mini », puis « Les Cactus » et « Les Play-Boys » sont à redécouvrir, afin de savourer l’excellence de la production, qui est impressionnante sur tout l’album (pour « Sur une nappe de restaurant », les arrangements sont absolument prodigieux : orgue, basse, guitare, batterie entourent la voix de Dutronc pour un grand morceau de rock français1).

Malheureusement, ce disque n’est pas uniquement constitué de chansons extraordinaires (on se serait assez volontiers passé de « L’opération » et de « La compapade »). Néanmoins, ce Jacques Dutronc (1966) reste un disque référence, qui a introduit au grand public un personnage et un artiste atypique, et qui contient quelques-unes des meilleures chansons enregistrées en France pendant les années soixante.

 

 

Liste des chansons :

1.    Les play-boys *
2.    L’espace d’une fille 
3.    Sur une nappe de restaurant
4.    J ai mis un tigre dans ma guitare *
5.    Les cactus *
6.    Et moi, et moi, et moi  *
7.    L’opération
8.    On nous cache tout, on nous dit rien *
9.    La fille du Père Noël
10.    Les gens sont fous, les temps sont flous *
11.    La compapade
12.    Mini-mini-mini *

L’album sur Deezer : www.deezer.com/fr/music/jacques-dutronc/et-moi-et-moi-et-moi-71537#music/jacques-dutronc/et-moi-et-moi-et-moi-71537

1Oui,  vous avez bien lu : « un grand morceau de rock français ».  Etonnant, non ?

 

Rémi

Rédacteur amiral, plombier polonais, dépoussiéreur d'étagères, objectivité totale.

3 Comments

  1. « Il est absolument impensable d’imaginer « Les Play-Boys », « Les Cactus » ou « Et moi, et moi, et moi » chantés par quelqu’un d’autre, et conservant leur efficacité »

    Personnellement, je verrais bien Philippe Katherine dans le rôle.

  2. Pas facile de s’y retrouver dans la disco de Dutronc…moi les premiers je les ai en EPs vinyles, c’est pas du tout pareil…et c’est mieux, sans doute, plus court, plus rammassé, plus punchy. Dommage collatéral : je suis incapable d’en préférer un aux autres.

    Très bon article, en tout cas.

  3. L’espace d’une femme est pour moi le meilleur morceau de l’album.

    Quand on a bien creusé les classiques de l’homme au cigare, on passe à la phase de recherche des pépites et on trouve des trucs énormes : l’espace d’une femme, aventurier, hippie, hippie hourrah,
    l’idole… Et on en finit par détester les cactus et autres et moi et moi et moi…

    Et une expression cultissime du bonhomme : « Celles qui disent et moi et moi
    Oh comme je m’en mords le chinois »…

     

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