CAPTAIN BEEFHEART – The Legendary A&M Sessions Vital

(enregistrements: 1966, réédition maxi 12″: 1984)

Sous ce titre qui paraît pompeux (aux malheureux qui ne connaissent pas encore), sont regroupés les deux singles enregistrés pour A&M et parus en 1966, produits par l’improbable David Gates (oui, le chanteur de Bread). Quatre morceaux (dont une reprise), auxquels on ajoute une chanson qui attendait depuis presque vingt ans au fond des cartons dans un entrepôt d’A&M.

Le premier morceau, « Diddy Wah Diddy », une interprétation d’une chanson de Bo Diddley, (dont –malgré ses lunettes et sa guitare carrée- on ne dira décidément jamais assez de bien). L’enregistrement de ce classique du Rock’n’Roll (version originale: 1955) place le groupe dans la même mouvance que de nombreux groupes U.S. de cette période. Bien sûr, la voix de Beefheart est surprenante, saisissante même, mais le style musical reste aisément identifiable: du rock à forte tendance Rhythm ‘n’ Blues. A ranger à côté de tous les groupes « Garage » compilés avec soin (dans Nuggets, Back From The Grave, etc.), semble-t-il…

Pourtant, « Who do you think you’re fooling? », à l’origine en face B, offre de nouvelles perspectives. Par sa toute première composition, Beefheart démontre qu’il peut aller beaucoup plus loin que tous ses contemporains. Il s’adresse ici au gouvernement des Etats-Unis, et commente la façon dont celui-ci utilise la Statue de la Liberté comme un symbole de la nation. Cependant, plus que les paroles, c’est la musique elle-même qui est révolutionnaire. Le groupe recruté par Beefheart deux ans plus tôt (Alex StClaire Snouffer et Doug Moon aux guitares, Jerry Handley à la basse et Paul Blakely à la batterie) impressionne. La section rythmique est sans faille, elle forme une armature solide et complexe qui, loin d’être une contrainte, laisse les guitares s’échapper dans des séries d’accords inattendus. Cette combinaison d’instruments forme un ensemble inhabituel, apparemment bancal, mais qui parvient à encadrer cette voix si singulière.

Les morceaux suivants, « Moonchild » et « Frying Pan », font plus que confirmer tout le bien que l’on pensait du groupe après les deux premières pistes. Beefheart, par son solo d’harmonica qui ouvre « Moonchild », mène lui-même la charge, et la chanson s’organise autour de lui, implacablement. Désormais, le doute n’est plus permis: le désordre n’est qu’apparent, tout est parfaitement maîtrisé. Chacun des membres du groupe sait ce qu’il doit faire, et chacun s’acquitte de sa tâche avec brio. On assiste ici aux premières ébauches du style que Beefheart approfondira dans ses albums à venir, Safe As Milk (1967), et l’indétrônable Trout Mask Replica (1969): rythmes syncopés, guitares enchevêtrées, harmonica ou saxophone à la limite de la rupture, le tout obéissant à un type de structure entièrement nouveau.

Quant à la dernière chanson, « Here I am, I always am », elle était jusqu’alors inédite… Après tout, le coup est classique, lors de la réédition de vieux morceaux, si rares soient-ils, on ajoute en fin de disque une chanson, pas assez bonne pour avoir été sortie à l’époque, mais qui justifie la note de pochette « previously unrealeased track », toujours du meilleur effet. Sauf que, dans ce cas précis, le morceau légendaire tient ses promesses. « Here I am, I always am » est le meilleur morceau de ce disque, et peut-être le meilleur morceau du monde. Ce miracle d’à peine 2 minutes 30 est un résumé de ce que le capitaine a offert au monde : une musique venue d’ailleurs, possédant sa logique autonome, complexe et imparable.

A la prévisible question « Comment cette chanson a-t-elle pu rester si longtemps dans les cartons, si elle est aussi exceptionnelle ? », voici la réponse… Quand les enregistrements sont arrivés dans son bureau, le patron d’ A&M, Jerry Moss, décide après écoute de ne pas reconduire le contrat du groupe, son entreprise ne publiera donc que les deux 45 tours initialement prévus, et pas une note de plus… La raison: la musique du Magic Band est selon lui « trop étrange et anti-commerciale ». Merci, on comprend mieux. « Here I am, I always am » attendra donc dix-huit ans avant d’être publiée.
 
La suite de l’histoire est connue: Beefheart va frapper à la porte du label Buddah Records et y reprendre ses aventures musicales. Il y enregistrera l’année suivante Safe As Milk, album indispensable (le meilleur de l’histoire du rock – selon Lennon), vous devez connaître. Pour l’instant, débrouillez-vous, mais procurez-vous The Legendary A&M Sessions. Vite.

 

 

Liste des morceaux : 

1. Diddy Wah Diddy
2. Who Do You Think You’re Fooling?
3. Moonchild
4. Frying Pan
5. Here I Am I Always Am 

 

Vidéo :

« Diddy Wah Diddy »

 

Vinyle :

Rémi

Rédacteur amiral, plombier polonais, dépoussiéreur d'étagères, objectivité totale.

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.