THE KINKS – Arthur or The Decline Of The British Empire Dernier chef d'oeuvre

(Pye 1969)

Sorti en 1969, soit un an après le désormais cultissime The Kinks Are The Village Green Preservation Society, Arthur est le dernier chef d’oeuvre ultime des Kinks des années 60. La BBC avait demandé à Ray Davies d’écrire la bande-son d’un show TV historique. Très vite le prolifique auteur pond une dizaine de chansons magnifiques, en s’inspirant de la vie de sa sœur expatriée en Australie (celle-là même qu’il évoquait dans « Rosie Won’t You Please Come Home »), avant de se faire signifier que le show est annulé. De quoi crier au complot (à l’époque les Kinks étaient bannis des USA en raison d’un comportement un rien outrancier lors de leur première tournée).

Après un délai de plusieurs mois et les batailles légales d’usage, Arthur finit par sortir. Régi par un thème central – le déclin de l’Empire Britannique – il s’agit à nouveau d’un album-concept anglocentrique, un des plus beaux disques sortis en 1969 (et pourtant la compétition cette année fut rude : Abbey Road, le premier album de Crosby Stills & Nash, le premier Led Zeppelin, Tommy des Who, Joy Of A Toy de Kevin Ayers, Monster Movies de Can, The Stooges entre autres). Toujours au sommet de sa forme, Ray Davies envoie une salve de morceaux tous plus beaux les uns que les autres, oscillant entre ballades aigre-douces (« Some Mother Sons », « Young And Innocent Days »), morceaux pop à l’aisance surréelle (l’irrésistible « Drivin' », « Australia, « Nothing To Say ») ou à la dynamique rock’n’roll teintée de RnB (« Victoria », « Brainwashed »), une paire d’excentricités vaudeviliennes (« She Bought A Hat Like Princess Marina », la géniale « Yes Sir, No Sir ») et une mini-symphonie fascinante, « Shangri-La ».

C’est pour ce morceau en particulier qu’on revient souvent à cet album. Placé en ouverture de face B, « Shangri-La » commence comme une ballade acoustique simple, aux arpèges cristallins et à la poésie limpide. Le morceau s’arrête soudainement puis part dans un deuxième mouvement surprenant. Ray Davies y révèle une voix fragile, simplement accompagné par un clavecin, puis une succession d’instruments qui viennent s’ajouter délicatement les uns aux autres. Cuivres, chœurs, la chanson explose dans un refrain libérateur avant que le groupe ne reprenne la main par un riff de guitare dont seuls les Kinks avaient le secret. La fin du morceau part dans tous les sens et laisse l’auditeur pantois. Même les Beatles n’ont jamais écrit de morceau aussi épique (non, pas même « A Day In The Life »). Seuls les Beach Boys de « Good Vibrations » rivalisent avec cette pièce extraordinaire qui jamais, ô grand jamais ne sombre dans le pompeux ou le pompier. Les Kinks n’étaient pas Procol Harum.

Autour de ce chef d’œuvre baroque, les morceaux excellents se bousculent : l’ouverture « Victoria » démontre que les Kinks étaient un des rares groupes anglais à encore savoir envoyer du pur rock’n’roll en 1969 – alors que tout le monde tournait hard-rock ou blues. « Drivin' » propose une pop légère à base de chœurs soyeux (que toute la scène inde américaine essaie de reproduire depuis 20 ans), « Yes Sir, No Sir » surprend par un changement de tempo jubilatoire.

Arthur ne possède pas la perfection pop de Village Green ou Something Else – tous ses morceaux ne tutoient pas les sommets, à l’image de « Australia » un peu longue – et demeure de ce fait un peu oublié des livres d’histoire du rock. Le succès critique aujourd’hui universel de The Kinks Are The Village Green Preservation Society a jeté dans l’ombre cet album splendide qui, dans ses meilleurs moments, surpasse tout ce que les Kinks ont fait avant (ou après, mais là c’est plus facile). Pourtant, jamais Ray Davies ne reprend les morceaux d’Arthur en concert, et on trouve rarement des morceaux de cet album dans les multiples (et horribles) best of. Comme si entre Village Green et Lola rien ne s’était passé… Etrange.

 

 

Tracklisting :

  1. Victoria   *
  2. Yes Sir, No Sir   *
  3. Some Mother’s Son
  4. Drivin’   *
  5. Brainwashed
  6. Australia
  7. Shangri-la   *
  8. Mr. Churchill Says
  9. She Bought A Hat Like Princess Marina
  10. Young And Innocent Days
  11. Nothing To Say   *
  12. Arthur

Note : La réédition CD de Arthur (or The Decline Of The British Empire) contient les singles et faces B des Kinks sortis en 1969, à savoir des chefs d’œuvres tels que « Days », « Mindless Child Of Motherhood » ou « Plastic Man ». Le disque n’en est que plus indispensable encore…

 

Vidéo :

« Victoria » (live en 1973)

 

Vinyle : 

The Kinks - Arthur or The Decline Of The British Empire

Eric

Rédacteur en chef, webmonstre, tête de veau, suiveur de modes, mauvaise foi.

12 Comments

  1. Génial de bout en bout, cet album ! Mon préféré des Kinks, et par conséquent un de mes albums préférés tout simplement!

    PS : Mais si si, ça y est, Ray commence à reprendre des
    chansons d’Arthur! Et la raison pour laquelle il n’en reprenait pas est toute simple : as-tu écouté les arrangements de l’album ? Des tonnes de guitares, une chorale, une section cuivre… C’est balèze de reprendre ces chansons avecc un groupe normal !

  2. Ah les Kinks !

    Franchement de 1964 à 1969, 5 albums reprenant tous leurs singles (The Kinks, Kinda Kinks, Kontroversy, Something Else et Face to Face) et 3 « albums-concepts » impeccables (Village Green, Arthur et Lola): rien à jeter!
    Même les faces B des EP’s, sont démentielles… Qui peut en dire autant?
    Même les Beatles ne peuvent se vanter d’avoir aligner un tel sans faute sur une telle période!  Les stones auraient pu mais ont fait quelques petites fautes de goût au passage…

    Vraiment pour moi un des plus grands groupes sixties…

    • Tu veux dire LE plus grand groupe sixties!

      En plus, à l’inverse de Lennon/McCartney, Marriott/Lane et Jagger/Richards, Ray Davies écrivait seul et dès 1967 avait produit son propre album. La classe.

  3. Oui certes il écrivait seul ses chansons, mais que serait le son des Kinks sans Dave Davies dont la guitare commence à prendre énormément d’importance à partir de Arthur ? Je pense que Dave a énormément aidé son frère, déjà rien que pour l’apport (l’invention?) d’un son vraiment percutant!

  4. Oui, et puis Dave Davies a également composé (‘Strangers’, ‘Rats’.. Pas des morceaux anecdotiques!) sur l’opus suivant.
    Et peut-on encore parler de coécriture pour McCartney/Lennon passé Sgt Pepper? Le groupe s’individualise à tout-va, les apports mutuels existent toujours, certes, mais sans aller aussi loin qu’avant…
    Donc bon.
    Et je frôle la syncope quand je lis une ânerie -désolé- telle que « même les Beatles ne peuvent se vanter d’avoir aligner un tel sans faute sur une telle période »! Les quatre de Liverpool sont justement admirés, entre autre, pour la constance de leur talent. Les Kinks, avant d’atteindre des sommets de composition, on fait pas mal de bouillie sans saveur (l’énergie des premiers albums est salvatrice, mais bon, inutile de faire trois ou quatre ressucées de You Really Got Me..).

    Pas d’accord non plus sur le qualificatif de « dernier chef d’oeuvre »; autant les zouaves estampillant ainsi Muswell Hillbillies me semblent un peu enthousiastes, autant là c’est faire injure à Lola!
    Car ce dernier est également émaillé de pépites à la pelle, et pas beaucoup plus inégal ou imparfait qu’Arthur: outre le tube éponyme, comment résister à la poignante Strangers, au riff de Powerman (ces deux titres figurent d’ailleurs dans -l’excellente- bande originale d’A Bord Du Darjeeling Express), à l’efficace Top Of The Pops, … La liste est longue.
    Tout l’album n’est pas à porter aux nues, mais quand même!..

    Hormis ceci, je l’avoue, c’est probablement aussi mon album préféré des Kinks, et je partage la plupart des points de cette bien jolie chronique. Bonne continuation!

    Ps: d’un point de vue épique, il faut à mon sens chercher dans la décennie suivante pour trouver un challenger valable, dans Bohemian Rhapsody…

    • Oui, je ne parlais pas de co-écriture, mais je tenais à souligner que Davies écrivait 99% des morceaux (Dave n’émerge qu’avec « Death Of A Clown » en 1967 et n’écrit pas plus de 5 morceaux dans le
      répertoire du groupe des années 60), là où les autres grands groupes prolifiques avaient au moins deux personnes à l’écriture.

      Seul Pete Townshend a tenu le rythme, mais les Who ont sorti moins d’albums sur la même période.

      Si on appelle Arthur le dernier chef d’oeuvre, c’est justement parce qu’on estime que Lola… n’en est pas un ! On y trouve des grands morceaux (ceux que tu as cités) et un niveau
      général excellent, certes, mais l’ensemble déçoit après les sommets d’Arthur. On y voit le groupe suivre le mouvement général blues/country/back to roots et perdre son côté outsider « seul
      au monde ». J’y vois le début de leur déclin car il marque la fin d’un cycle d’albums parfaits Face To Face/Something Else/Village Green/Arthur.

      L’année d’après, Muswell Hillbillies, à défaut d’être un chef d’oeuvre, est leur dernier bon album, ce qui n’est déjà pas si mal.

    • Je respecte chaque gout (après tout chacun son point de vue ) mais personnellement je pense que dire que « même les Beatles ne peuvent se vanter d’avoir aligner un tel sans faute sur une telle période »
      est tout sauf une ânerie .
      Enchainer 4 albums parfaits de A à Z comme Face to Face , Something else , The Kinks are the village green preservation society , puis Arthur ( or the decline and fall of the british empire ) c’est bien quelque chose dont meme les Beatles ne peuvent pas se vanter , c’est un fait .
      Il faut comparer honnêtement .
      Les Beatles ont eu droit a une plus grande popularité et notoriété mais musicalement les Kinks étaient meilleurs , du moins de 1966 à 1969 . (Par contre après 1969 c’est encore une autre affaire …)
      D’ailleurs ( mais c’est encore une opinion personnelle ) je trouve qu’Arthur est bien meilleur que Sergent Pepper , autant dans la musique que dans le concept et les paroles sans hésitation .
      Les Beatles étaient très bons mais on a tendance a les mettre sur un piédestal .

      Sinon bravo pour la chronique , Arthur est dans mes albums favoris et c’est impossible pour moi de choisir entre lui et The Kinks are the village green preservation society , tout comme ça me serait impossible de choisir entre Face to Face et Something else .

    • J’adore les Kinks, on a fait des articles sur eux,je les place au sommet de mon panthéon personnel et j’écoute plus souvent leurs albums que ceux des Beatles.

      Mais dire « musicalement les Kinks étaient meilleurs » n’a aucun sens. ça veut dire quoi musicalement ? Parce que si ça parle de technique, je ne suis pas sur que les Kinks étaient plus doués avec leur instrument. Si c’est un concept plus flou, on entre dans une notion subjective…

  5. Oui Eric, j’ai hésité à inscrire « LE » plus grand groupe sixties… mais je venais juste de découvrir la chronique de Pet Sounds et je voulais pas déclencher les ires de la confrérie rock !

    ;-)))

    • Réponse , Eric :

       » ça veut dire quoi musicalement ?  »

      Ça signifie que lorsque l’on se penche strictement sur la musique sans avoir la réputation des artistes en tête et sans avoir eu droit aux poncifs habituels du style : « Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band est le meilleur album de tous les temps …  » ou « Les Beatles c’est LE plus grand groupe de la pop Anglaise … »
      On peut constater que d’autres groupes ont parfois fait des albums d’égale qualité a ceux des fab-fours et dans certaines occasions des albums encore meilleurs ( pas systématiquement mais c’est arrivé . )

      Il ne faut pas oublier que Paul McCartney lui-même était un fan absolu des Beach Boys et surtout de Pet Sounds qui était pour lui le plus grand de tous les albums et God only knows la plus grande des chansons pop de tous les temps et qu’il avait aussi déclaré que sans Pet Sounds et sans Freak Out de Frank Zappa and the mothers of invention , Sgt. Pepper’s n’aurait jamais existé .
      Ils avaient aussi une source d’inspiration chez les Lovin’ Spoonful lorsqu’ils enregistraient Revolver et surtout la chanson Good day sunshine .
      John Lennon était admiratif de la chanson Wonderboy des Kinks également .

      D’ailleurs en 1969 le critique musical Greil Marcus va déclarer : « moins ambitieux que Tommy, et bien plus musical […] Arthur est assurément le meilleur album britannique de 1969 . Il prouve que Pete Townshend a encore des mondes à conquérir et que les Beatles ont un sacré retard à rattraper . »

      Dans mon précédent commentaire je précise que c’est une opinion personnelle donc on peut ne pas être d’accord mais je trouve vraiment dommage par moment que dés qu’on aborde la musique des années 60 l’image que 9 personnes sur 10 auront a l’idée sera uniquement celle des Beatles alors que le swinging London était bourré de groupes géniaux et incroyablement riche en talents .

      Après tout , la musique reste une affaire de goût personnel …

    • Oui, mais ton réponse est amusante, parce que tu dis « sans avoir eu droit aux poncifs habituels » puis ensuite tu balances des grands poncifs de l’histoire de la musique, des histoires rebattues comme Macca fan de Pet Sounds (on le saura, y a eu des dizaines de documentaires et des milliers d’articles à ce sujet) ou des citations ultra-connues de Greil Marcus.

      Je ne discute absolument pas tes gouts, mais plutot la façon de les justifier. On s’en fout de ce qu’en pense Greil Marcus ou autre. Je préférais que tu me dises : j’adore les textes mélancoliques de Ray Davies, les descentes de basse qui font la signature des intros chansons telles que « Sunny Afternoon » ou « Waterloo Sunset », les guitares cinglantes de « I Need You », l’exaltation de l’Angleterre victorienne de l’album « Village Green », la guitare désacrodée de « Fancy », etc etc… mais dire « musicalement ils étaient meilleurs« , ça ne veut rien dire.

      On a le droit de préférer les Kinks au Beatles, mais on a aussi le droit de ne pas avoir envie de faire des classements de groupes et d’aimer autant les deux (comme moi). Certes les Beatles on tout le temps droit de cité au détriment des autres, mais c’est aussi à cause du manque de curiosité de certains qui restent dans leur pré carré et écoutent toujours les mêmes disques.

      Tant pis pour ces vieux cons ! Ils n’auront jamais le plaisir de découvrir tous ces petits groupes magiques des années 60. Parce que Beatles, Kinks et Velvet ne sont que les arbres qui cachent une forêt emplie de merveilles, et que PlanetGong essaie de célébrer.

  6. Je vois ce que tu veux dire …

    Alors voilà :
    J’adore les Kinks parce que leurs textes me parlent mieux que ceux de n’importe quel autre groupe .

    Je les adore parce que Arthur or The Decline Of The British Empire restera toujours l’album que j’ai découvert a l’occasion de mon tout premier voyage a Londres et en écoutant Shangri-La , She’s Bought A Hat Like Princess Marina ou Victoria j’ai la même impression que la toute première fois quand j’étais là bas …Et depuis , l’histoire de Arthur Morgan je la connaît par cœur tellement l’album m’a marqué .

    Je les adore parce que quand j’écoute The village green preservation society c’est comme ci je lisais un livre de souvenirs de Ray Davies et l’ambiance est apaisante , comme dans une bulle bucolique a part .

    J’adore l’humour de certains morceaux comme All of my friends were there qui me fait légèrement penser aux Monty python .

    Je trouve que Sunny afternoon est la définition même du mot pop et que Dead end Street n’a rien a envier a certains brûlots contestataires de l’époque .

    La beauté de la pop , l’humour comme seuls les Anglais savent en faire , une écriture raffinée pour des paroles proches de Oscar Wilde , Et parfois une critique sociale a la fois douce-amère de l’Angleterre des années 60 .
    On mélange et ça ne pouvait donner que du bon .

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