(1965 ; CBS – réédition CD : Sony-Versailles)

Au rayon des grands oubliés de l’histoire, Colette Magny tient une place à part. Cette artiste française (dont le seul succès fut « Melocoton », sorti en 45 tours en 1963) a été magnifiquement ignorée par les médias pendant toute sa carrière de chanteuse et d’artiste engagée. Alors que les plus aventureuses des télévisions et des radios se contentaient de diffuser les disques de la génération yé-yé (une gloire musicale de plus à mettre à l’actif de notre hexagone), Magny a sorti en 1965 un des meilleurs disques de chanson française de la décennie.

La chanson titre, qui prend la forme d’une mystérieuse comptine, ouvre l’album et prépare l’auditeur au style de Colette Magny : une voix à l’expressivité unique et une instrumentation délicate qui ne peuvent laisser personne indifférent. Comme Ferré et Brassens avant elle, Magny avait fait le choix de mettre en musique les textes de grands poètes : Hugo, Rimbaud, Aragon. Ainsi, sur « Les Tuileries » de Hugo (dont le texte fut plagié sans vergogne par Lavilliers), Magny livre une interprétation extraordinaire qui donne un relief particulier au texte (« Nous sommes deux drôles, aux larges épaules / Deux joyeux bandits / Sachant rire et battre / Mangeant comme quatre / Buvant comme dix. Quand, vidant des litres / Nous cognons aux vitres / De l’estaminet / Le bourgeois difforme / Tremble en uniforme / Sous son gros bonnet. »). Un peu plus loin, c’est une adaptation d’un poème de Rimbaud qui est donnée avec un minimalisme et une justesse remarquables : seuls une batterie, un orgue et quelques claquements de mains accompagnent la voix de Magny (« Chanson de la plus haute tour »). 

De sa voix puissante, Magny se permet de reprendre des morceaux issus de la musique noire-américaine : « Saint James Infirmary », « Any Woman’s Blues », et « Didn’t My Lord Deliver Daniel » ; les arrangements sont soignés, la rythmique implacable, et le jeu de trompette traumatisant sur les deux premiers morceaux (des classiques de blues, repris avec une qualité inégalée de ce côté de l’Atlantique). En effet, Magny ne se cantonne pas à interpréter des poèmes d’auteurs francophones, et ses adaptations d’Antonio Machado (« J’ai suivi beaucoup de chemins ») et de Rainer Maria Mike (« Heure Grave ») sont bouleversantes. Sur ces morceaux, la voix forte de Magny transcende les textes : « J‘ai suivi beaucoup de chemines / J’ai ouvert de nombreux sentiers / J’ai navigué sur cent mers / Et abordé cent rivages. Partout, j’ai vu des caravanes de tristesse / De superbes et mélancoliques ivrognes / A l’ombre noire… »

Le retour à un texte de Hugo (« Chanson en Canot »), appuyé par un clavecin génial, est prodigieux : « Ne venez point où nous sommes troubler la fête des yeux doux / Je ne veux savoir où vous êtes / Qu’afin de tâcher d’être ailleurs… ». Le dernière grande chanson du disque est « Richard II Quarante », un pur moment de grâce où la voix de Magny donne sa pleine mesure : « La patrie est comme une barque qu’abandonnèrent ses haleurs, et je ressemble à ce monarque plus malheureux que le malheur ». Quant au dernier morceau, « Co-opération », il s’ouvre sur ces phrases d’une désespérante évidence : « Les cris qui se savent inécoutés, en voilà un horrible silence… Tu peux pleurer, tu peux crier tu peux vomir, tu ne sauras jamais pourquoi tu es né(e) ».

Morte dans une indifférence quasi-générale en 1997, Colette Magny n’a jamais eu la place que son talent aurait dû lui assurer dans le monde de la musique francophone… Heureusement, il reste pour toujours ce disque prodigieux et sans équivalent, à (re)découvrir d’urgence.

 

  

Liste des chansons :

1. Melocoton (Colette Magny) *
2. Les Tuileries (Victor Hugo – Colette Magny) *
3. Monangamba (António Jacinto – Colette Magny)
4. Rock me more and more (J. Davis – A. Carven)
5. Chanson de la plus haute tour (Arthur Rimbaud – Colette Magny) *
6. La Terre acquise (Colette Magny)
7. Saint-James Infirmary (Irving Mills alias « Joe Primrose ») *
8. Any woman’s blues (Traditionnel américain)
9. Heure grave (Rainer Maria Rilke – Colette Magny) *
10. J’ai suivi beaucoup de chemins (Antonio Machado – Colette Magny) *
11. Didn’t my Lord deliver Daniel (traditionnel nord-américain)
12. Chanson en canot (Victor Hugo – Colette Magny) *
13. Richard II Quarante (Louis Aragon – Colette Magny) *
14. Co-opération (Colette Magny)

L’album est en écoute sur MusicMe 

 

Vidéos : 

“Melocoton”

  

Vinyle :

Colette Magny - Melocoton