ABNER JAY – Folk Song Stylist Indispensable

(Mississippi Records ; 2010)

Il y a quelques mois, PlanetGong avait chroniqué la sortie de Last Ole Ministrel Man, un EP 10’’ (un disque 25 cm, pour la version française) qui regroupait les dernières chansons enregistrées par Abner Jay, quelques semaines seulement avant sa mort, en 1993. Cédant à l’amicale pression de quelques nouveaux amateurs d’Abner Jay, et à présent que chacun(e) d’entre eux s’est procuré The True Story of Abner Jay et Last Ole Ministrel Man, il semble temps de présenter un autre des disques édités récemment par Mississippi Records, ce Folk Song Stylist à la pochette magnifique.

Ce disque regroupe une douzaine de chansons enregistrées pour la plupart dans les années 1970, et qui avaient été publiées à un tirage extrêmement limité, sur des disques 45 tours ou 33 tours (notamment « Cotton Fields », dont cette version avait paru sur The True Story of Dixie, en 1974). La version vinyle de Folk Song Stylist est accompagnée d’une photographie d’Abner Jay, vêtu d’un costume blanc, assis dans un fauteuil à bascule, quelques mètres devant une scène qui n’attend que lui. Un prospectus est également inséré dans la pochette, présentant l’artiste comme un philosophe et un conférencier plus que comme un chanteur, et décrivant un de ses spectacles comme une sorte de présentation où Abner Jay explique ses expériences de vie et pendant lequel il interprète de nombreuses chansons… C’est d’ailleurs cette logique que le CD de Subliminal Sounds avait suivi au moment de la sortie de la compilation One Man Band en 2003. La dernière phrase du prospectus (« He is 25 years older than you think ») illustre bien la mise en scène humoristique dont Abner Jay s’entourait : s’il affirmait endosser l’ensemble des traditions musicales du Sud des Etats-Unis, et se présentait comme le dernier représentant de ces ministrels dont l’origine est diffuse, il semble avoir fait preuve de distance vis-à-vis de son personnage scénique.

Dès les premières secondes d’écoute de « Depression », l’intérêt de ce Folk Song Stylist se voit renforcé : Abner Jay y est en effet accompagné d’un groupe, et l’orchestration et les arrangements (guitare, piano, saxophone, chœurs) apportent un élément nouveau. Divers accompagnements sont présents sur plusieurs chansons de ce disque (« I wanna job »« I’m Georgia Bound », « The Thresher »). La chanson qui ouvre est une autre version de la piste la plus célèbre d’Abner Jay, « I’m So depressed ».  « I wanna job » est l’occasion pour Jay de livrer son opinion sur les problèmes sociaux (en utilisant comme exemple les tristement célèbres émeutes de Watts et leur répression), et la meilleure façon de les résoudre : cette chanson permet aussi une joyeuse jam et de livrer des paroles d’un humour efficace (« I just want to work with you ; I don’t want to socialize ; I don’t want to apologize ; I have ten lovely kids and a most beautiful wife »). Folk Song Stylist est d’une variété de styles très intéressante (gospel, folk, rock’n’roll), et permet d’apprécier le talent d’Abner Jay sur des interprétations remarquables de morceaux traditionnels comme « Cotton Fields »« Swing Low, Sweet Chariot », « St. James Infirmary Blues » ou « Bring it with you when you come ». Les arrangements très soignés qui accompagnent quelques chansons de ce disque apportent un aspect plus policé à l’univers de cet artiste : sur « The Thresher », les chœurs font écho à sa voix forte, qui se montre parfaitement à son aise dans un style plus accessible que dans la configuration one-man-band qu’il s’était définie (banjo, harmonica, batterie).

Cependant, c’est lorsqu’Abner Jay se dépouille de la plupart de ses atours instrumentaux que sa voix donne toute sa mesure : « Lord Randall » et le classique gospel « Swing Low, Sweet Chariot » sont incroyablement poignantes, alors que « Shenandoah » est une démonstration édifiante de sa puissance et de ses qualités vocales. Ces chansons permettent de réaliser à quel point l’instrument le plus riche, le plus expressif et le plus touchant d’Abner Jay était sa voix : difficile de ne pas avoir la gorge serrée à l’écoute de quelques-uns de ces couplets. L’une des forces des chansons réside aussi dans la capacité que possédait Abner Jay à conserver une certaine distance vis-à-vis de ses morceaux : que ce soit par le retour de la rythmique chaleureuse et entraînante, une inflexion de la voix, le jeu de banjo ou les paroles ironiques de certains chansons dont le titre n’engage pas franchement à la réjouissance (« Depression », « Starving to Death on my government claim », « 99 years in jail »). Ce déséquilibre inattendu, qui ne nuit pas à la structure des chansons, tient presque lieu de petit miracle, et apparaît comme une des caractéristiques du style d’Abner Jay (« I’m so depressed » fonctionne déjà selon cette méthode).

Folk Song Stylist est un disque est d’une qualité démente : une fois de plus, le travail fait à Mississippi Records est un modèle du genre, et assure à Abner Jay une reconnaissance posthume, et à son œuvre une diffusion sans précédent. Cet artiste singulier est de ceux qui, s’ils ne rendent une bonne partie de votre discothèque obsolète, aident en tout cas à en relativiser la qualité.

 

 

Liste des chansons :

  1. Depression
  2. Lord Randall *
  3. I Wanna Job *
  4. St. James Infirmary
  5. I’m Georgia bound *
  6. Bring it with you when you come *
  7. The Thresher
  8. Cotton Fields *
  9. Starving to death on my government claim *
  10. Shenandoah
  11. 99 Years in jail
  12. Swing low, sweet chariot * 

  

Vidéos :

« Starving to death on my government claim »

 
« The Thresher »
 
 
« 99 years in jail »
 

 

 

Vinyle :

Abner Jay - Folk Song Stylist

Rémi

Rédacteur amiral, plombier polonais, dépoussiéreur d'étagères, objectivité totale.

3 Comments

  1. Raaaaaaaaah j’ai pas les inserts dans le LP que j’ai acheté ce week end. J’étais en train pester contre Mississippi Records pour le manque d’indication de dates d’enregistrement ce ne sont donc
    point les coupables 🙁

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