DESOLATION ROW Vol.4 Hope I die before I get old (juillet– décembre 2010)

Ceci est l'article 4 sur 5 de la série DESOLATION ROW

La fin du mois de décembre 2010 approchant, la rédaction de PlanetGong s’est réunie pour s’acquitter d’une tâche d’autorité publique, l’établissement d’une liste de mauvais disques de l’année (pour 2011, un partenariat avec le ministère du bon goût est d’ores et déjà à l’étude). 
 
Concédons-le : la répartition des disques à chroniquer fut un exercice fort amusant… Quelques noms que l’on croyait définitivement enfouis sous la poussière du temps, d’autres dont la seule évocation semblait une plaisanterie. La seconde partie du contrat fut en revanche nettement plus difficile à honorer. La liste ci-après est en effet l’une des plus effrayantes qui aient jamais été faites sur PlanetGong : pas moins de dix-huit disques composent le livre IV de la Desolation Row, justifiant sa publication en deux étapes. Tremblez bourgeois, manants, et gueux, fermez vos portes à double tour et mettez ceux que vous aimez en lieu sûr, car voici la première partie du volet le plus terrible à ce jour de la Desolation Row. Âmes sensibles et esprits chagrins s’abstenir.
 
Episode 1 – Le retour des morts-vivants

 

A toutes celles et tous ceux qui, admirateurs ou non des artistes ci-dessous, auraient en tête quelques-unes de leurs productions passées, voici quelques précisions liminaires. Il n’y a rien de glorieux, d’aventureux ou de remarquable à enregistrer un disque, en particulier lorsque l’on est un artiste reconnu. La plupart du temps, il s’agit d’entretenir l’intérêt d’un public déjà acquis, et de renflouer les caisses. Lorsque ces disques sont vantés avant même d’être écoutés, au nom d’un respect plus ou moins légitimé par les œuvres précédentes de leurs auteurs, l’aspect commercial de l’entreprise éclate d’une clarté douloureuse. PlanetGong vous encourage à exercer votre sens critique et à rehausser vos exigences.

ClaptonEric Clapton Clapton

Qu’attend-on en 2010 d’un album d’Eric Clapton ? Existe-t-il encore des morceaux du répertoire du blues du début du 20ème siècle qu’il n’a pas perverti ? Chaque nouvel album apporte son lot de reprises inutiles, comme si le guitariste préféré des séxagénaires se faisait un devoir de rendre la musique des pionniers compatibles aux salons de thé et aux comédies romantiques hollywoodiennes. Nul doute que Clapton a un amour profond pour cette musique, mais par pitié, qu’il cesse de sortir des albums de reprises. Le pire dans l’histoire, c’est que ce disque est plutôt bien produit et qu’il possède un son très correct (ce qui n’a pas toujours été le cas dans la discographie de Clapton). Cela ne remet pas en cause le fait qu’on s’y ennuie ferme et que le train de sénateur adopté par Clapton y est sans doute pour quelque chose. Outre la douzaine de blues sans âme, l’album contient une reprise en anglais des « Feuilles Mortes », mètre-étalon des artistes vieillissants à court d’inspiration.

Ray Davies - See My FriendsRay Davies See My Friends

Ray Davies est un génie, c’est entendu. Sa qualité d’écriture et de composition est l’une des plus marquantes de l’histoire de la musique pop du XXe siècle, et les Kinks sont un groupe dont l’influence indispensable ne sera jamais trop répétée. Cela étant posé, l’intérêt d’un disque de reprises de chansons écrites par Ray Davies n’est pas évident : Ray Davies réinterprète lui-même quelques-uns de ses morceaux, accompagné de ses nouveaux « amis », le tout avec la bénédiction d’Universal. Alors qu’un rapide coup d’œil à la liste de chansons permet de constater l’absence de morceaux géniaux, l’écoute de ce disque est un exercice de masochisme fortement déconseillé : il commence avec une version de « Better Things » enregistrée avec Bruce Springsteen (qui est malheureusement venu avec son groupe au son infâme). Deuxième piste, « Celluloid Heroes », avec… Jon Bon Jovi et Richie Sambora,dont j’ai appris le nom, mais qui a déjà sévi en tant que guitariste au sein du groupe (justement honni) Bon Jovi. La relecture de « You Really Got Me » de Metallica tente de rester proche de la version originale : évidemment, quand on porte des pantalons comme ceux de membres de Metallica, il faut absolument prouver sa virilité par tous les moyens possibles : la batterie est donc plus agressive, le solo de guitare plus long, le chant plus braillard, et la chanson beaucoup moins bonne que la version des Kinks. La présence sur See My Friends de noms plus estimés (Alex Chilton, Black Francis) n’apporte rien d’intéressant ; celui qui s’en tire le mieux reste le géant belge Arno, dont le chant répond à celui de Davies sur « Moments ».

Bryan Ferry - OlympiaBryan FerryOlympia 

A l’inverse des autres croulants de la sélection ci-présente, Bryan Ferry essaie encore d’aller de l’avant avec son dernier album. Pour ce faire, il s’est associé à une cohorte de jeunes talents prometteurs : David Gilmour, Brian Eno, Phil Manzanera, Dave Stewart d’Eurythmics, Nile Rodgers de Chic… qu’il a encadré des artistes les plus avant-gardistes des années 2000, j’ai nommé les Scissor Sisters et Flea des Red Hot Chili Peppers (qui semble avoir un contrat l’obligeant à jouer sur tous les albums où le mot « featuring » apparait). De cette dream team naît un album synthétique presque new age qui n’a pour seul mérite que d’être composé de morceaux originaux : au moins Ferry n’y massacre aucun classique comme sur ses précédents albums (le souvenir de Dylanesque nous hante encore). 

Bernard Lavilliers

Bernard LavilliersCauses perdues et musiques tropicales

Si certains se demandent encore ce qu’est le rock’n’roll, nous pouvons affirmer ceci afin de faire progresser le débat : le rock’n’roll, ce n’est pas Bernard Lavilliers. Nous pourrions également évoquer la qualité de ses textes et son pauvre intérêt poétique, mais ce point-là n’est pas le nôtre. Le point important est que Lavilliers est devenu un produit caractéristique de son époque, qui l’a vu être influencé par de nombreux styles musicaux, depuis la chanson réaliste jusqu’aux ignobles variétés world-music aux condescendants accents tiers-mondistes. Nous ne savons rien de l’hypothétique sincérité du chanteur forézien ; en revanche, nous savons que l’écoute de son nouvel album nous fut d’un mortel ennui. La voix profonde de Lavilliers se promène sur des rythmiques exotiques et des accompagnements chaloupés, pour un résultat aussi dépaysant et instructif qu’un séjour tout confort dans Club Méd au bout du monde. A écouter cependant, « Je cours », un grand n’importe quoi de quatre minutes et demie sur lequel l’aventurier en marcel scande (avec une conviction à peine caricaturale) ses paroles, accompagné d’une musique funky pleine de cuivres.

Santana – Guitar Heaven...

Santana – Guitar Heaven : The Greatest Guitar Classics Of All Time

L’année 2010 aura été particulièrement funeste en matière de disparition rock stars. Du coup les maisons de disques paniquent et cherchent à capitaliser à tout prix sur les derniers grands noms encore en activité en sortant des compilations qui n’ont comme seul intérêt qu’à alimenter le tiroir-caisse. A l’instar de Ray Davies, Santana est ainsi sorti de sa pré-retraite sous l’impulsion de son label qui l’a placé en studio avec des loups plus ou moins jeunes avec comme projet de reprendre les « greatest guitar classics of all time« . Le résultat est conforme à nos attentes : un groupe de session-men gros-cul associés à une horde de chanteurs beuglards autotunés livrent un karaoke d’une médiocrité à toute épreuve. De « In-A-Gadda-Da-Vidda » à « Sunshine Of Your Love » et « Smoke On The Water », tous les morceaux sont vidés de leur substance avec une redoutable efficacité. La palme revient à « While My Guitar Gently Weeps » violé par une paire de chanteuses RnB sur des arrangements UMP. Et Santana dans l’histoire ? Il semble spectateur de son propre disque, joue sans conviction, et ne semble servir que de prête-nom. Son style si irritant d’ordinaire semble lui aussi aseptisé par ce projet sans âme. Même pas de quoi rire.

Ron Wood

Ronnie Wood – I Feel Like Playing

Il est un peu facile de médire de Ron Wood : une réputation d’alcoolique solidement établie, participation au projet qui vit mourir les Small Faces, une arrivée officialisée au sein des Rolling Stones en 1976… On laisse trop souvent de côté ses premiers faits d’armes, au sein de The Creation et aux côtés de Jeff Beck. Cependant, au moment de chroniquer son septième album solo, il est extrêmement difficile de ne pas médire de Ron Wood. Le disque sonne exactement comme ce à quoi on s’attendait : du blues-rock mou sans mélodie marquante : une rythmique empesée, une voix rocailleuse sans charme, des ballades bluesy capables de propager l’imbécile idée reçue selon laquelle le blues, ce serait toujours la même chose. On en vient presque à regretter l’inexistence de Dieu, car Ron Wood et Clapton (entre autres) mériteraient de payer le mal qu’ils ont fait à cette musique. Il serait cependant injuste d’affirmer que Ron Wood ne peut jouer rien d’autre que « Thing about you », pathétique blues-rock à la papa : il est aussi capable d’enregistrer des morceaux de reggae parfaitement inutiles (« Sweeetness my Weakness ») et des ballades plus déprimantes par leur pauvreté d’inspiration et leur production ciblée pour les routiers texans que pour la puissance évocatrice de leurs paroles (« I Gotta see »).

Le Noise

Neil Young – Le Noise 

Assisté de Daniel Lanois (un producteur qui aime bien travailler avec les vieux artistes, généralement), Neil Young a sorti cette année un album stupidement nommé Le Noise en référence au producteur. Young a toujours eu beaucoup de qualités que ses contemporains n’ont pas, et n’auront jamais ; son album possède des moments poignants de sincérité : la voix de Neil Young, reconnaissable entre toutes, mais aussi le fait que le disque laisse une part importante à des riffs de guitare chaleureux et judicieusement peu dégrossis. L’ensemble est malheureusement le plus souvent noyé dans un halo d’écho (la voix, les guitares), les quelques effets sonores apportés par Lanois ne font aucun bien aux compositions, et certaines fins de chansons semblent posées par hasard, en dépit du bon sens. Précision nécessaire : certes, ce disque n’est pas un grand album, mais il n’est en aucun cas honteux, et les fans de Neil Young devraient même pouvoir y trouver leur compte, puisque leur idole livre sur Le Noise quelques nouvelles ballades de belle facture, « Love and War » et « Peaceful Valley Boulevard ».

 

Petit condensé des albums chroniqués plus haut :

 

La suite demain !

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Eric

Rédacteur en chef, webmonstre, tête de veau, suiveur de modes, mauvaise foi.

18 Comments

  1. Je ne m’imaginais pas à quel point la tâche du critique relevait à ce point de la flagellation auditive, de la torture musicale, voire du sacrifice empathique  ou de l’abnégation monacale
    qui consiste à gaspiller son temps , ô combien précieux j’imagine, avec une écoute minutieuse et fine de ces disques, pour éviter à tout prix que vos lecteurs ne se risquent à perdre le
    leur. Merci !

  2. Hé ho hein hé ! C’est quoi ces attaques injustifiées (zé injustifiables) ? Faut des limites à la mauvaise foi, quand même ! Ces pauv’ routiers texans, chuis sûr qu’y en a au moins autant, et
    plus, qui écoutent Cash, Biram et Hank3 que des ronneries genre ci-dessus. C’est très vilain de les diffamer par implication comme ça.

    Sinon, z’êtes en train de basculer de l’héroïsme au masochisme, là. Clapton ??? Bon Jovi ?!?!? Z’allez vous rendre malade.

  3. Ahah, marrant! Moi qui réclamais justement la suite! On est gâtés, tenez! Merci!

    (et il faudra reparler du cas Clapton pour savoir quels bons disques il a sorti)

  4. dans ses albums solos ? va falloir que tu cherches bien…

     

    sinon, je craque, allez voir les commentaires sur Deezer. juste 2 sur le Santana :

    « Je ne suis pas « pro reprises » en general, mais là je dois dire que cet album est un vrais plaisir à l’écoute.Pour exemple, Smoke on the water sonne meme mieux avec la techno moderne que celle
    d’il y a 35 ans…  » (groumpf aargh, été obligé de me l’envoyer pour avoir le droit de me moquer, du coup)

    « On reconnait l’intro de Navarro dans les premieres mesures de While my guitar… C’est une très belle adaptation qui aurait ravi Harrisson. Je pense aux arpèges de Bashung dans la reprise des
    Mots bleus. Arriba Carlos !!!  »

     

    fin de mon trollage

  5. bon si je retrolle

    skè spectaculaire dans le « you really got me », c’est sa platitude : Metallica (dont j’aime toujours les premiers albums, si) ils swinguent pas, c’est tout. pas leur style, et sur ce genre de
    morceau, sans balancement, tu crashes.

    et j’ai vraiment les boules à l’idée que ce poussif « till the end of the day » soit probablement la dernière chose qu’on entendra de Chilton

  6. D’accord pour l’album de Clapton. Je me le suis procuré, espérant (sûrement en vain, je l’admets) tomber sur un disque sympathique. Oh, je n’espérais pas un disque révolutionnaire, juste un
    disque à la hauteur du talent de Clapton.

    Et mon dieu, que cet album est masturbatoire (excusez l’expression), on sent que le Eric ne s’est pas foulé en studio, quelques compos, une reprise des Feuilles Mortes de Montand, et emballez
    c’est pesé, en tête de gondole à la FNAC.

    Franchement déçu, le Clapton ne pond plus de bons albums depuis un bout de temps, et c’est pas demain qu’il en refera de nouveaux, tant qu’il se complaira dans le conformisme le plus niais.

  7. ouahhhh….. même moi qui aime bien chroniquer tout ce que j’écoute (et tant pis pour moi si j’ai voulu donner une chance à certains – Hole, Interpol…)…. Là je suis battu.

    J’ai même pas oser parler du dernier Ray Davies par respect pour le bonhomme.

    Donc chapeau bas les gars !

  8. Pour ceux qui voudraient écouter du bon chez Clapton, y’a bien sûr les lives de Cream, y’a aussi celui de Delaney Bonnie & Friends où il devient « juste » le guitariste soliste d’un groupe de
    pop rock 70’s, et pour finir mon préféré de Clapton : l’album Layla de Derek & The Dominos, avec des chansons vraiment immenses (tous les musiciens sont  des pointures, cependant quasi
    inconnus à l’époque car étaient le backing band de Delaney & Bonnie), et le live de Derek & The Dominos pour ceux qui n’ont pas peur des solos de guitare (je précise que Clapton était
    très inspiré à l’époque).

    Bon c’est sur que si vous êtes allergiques aux solos de guitares, ça sert à rien d’essayer d’écouter tout ça, faut pas être maso…

    Et sinon, avant de critiquer Santana en jetant à la poubelle toute sa discographie, retournez écouter ses 3 premiers albums, avec une nette préférence pour le Santana III, c’est assez heavy, mais
    on a l’impression que les premiers Led Zeppelin en comparaison sont bien faibles en puissance et en groove… Bref un album à réévaluer!

  9. La première chanson de l’album de Bryan Ferry reprends l’intro de son tube de Roxy Music True to Life. Donc un peu le nez dans le rétro quand même le Bryan…

  10. Ecouté sur Deezer, le nouvel album de Lavilliers. Ai trouvé les deux premières chansons , « Angola » et « L’Exilé » très réussies; cette petite guitare entêtante de l' »Exilé » me plaît vraiment
    beaucoup et contrairement à l’auteur de ce blog je crois que les textes sont plutôt littéraires. C’est sans doute ma chanson préférée du moment. Je commençais donc avec un a priori favorable, et
    je me suis dit qu’il y’avait là sûrement un bon album pour l’hiver. Et puis…

    Et puis ça à commencer à se gâter à la troisième chanson mais je me suis pas méfier, plein de mansuétude que j’étais. A la quatrième « Je cours », qui m’a fait à peu près le même effet qu’à
    l’auteur de ce blog, j’ai du admettre la mort dans l’âme que le Nanard s’était vraiment pas cassé le cul, ce que la suite a confirmé. D’où ma déception et la théorie malveillante que voici:
    Nanard a déjà écrit deux bonnes chansons dans son bungalow de Koh Samui ou de Bahia, il se dit qu’il est grand temps de faire un album histoire de payer les putes et les gambas grillées, mais il
    n’a que ces deux chansons à son répertoire. La télé de sa case est allumé et il regarde le journal de Pujadas sur TV5 où l’on évoque vaguement l’actualité . Dehors un mec bronzé joue des maracas
    et tout ça, ce mélange, ça lui donne des idées.  Il se dit banco on rentre à Paris et te torche vite fait dix autres chansons esprit gauchiste avec de la salsa sur la tablette première
    classe de l’avion (remarquez en 11 heures de vol je sais pas si j’aurais fait beaucoup mieux).

     Le reste de l’album est donc à oublier quand il n’est pas carrément mauvais. Mention spéciale à « Identité Nationale », son refrain « y’en à marre ! y’en a marre! » ,
    chanson-d’actualité-avec-un-an-de retard, très mal engagée dès le départ avec cette diction vaguement rap, engagée pour rien au final, et qui est d’un ridicule consommé.

  11. Merci Eric, quel sens de la dévotion, quel courage, quel sacrifice !

    Je vais me délecter de la lecture de ce qui s’annonce être un beau règlement de comptes !

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