HOTEL WOODSTOCK L'envers du décor

Film d’Ang Lee (2009)

Comme vous l’imaginez sans doute, fidèles et innombrables amis, la rédaction de Planetgong croule littéralement sous un flot de courrier aussi impressionnant que quotidien. Chaque jour, dans nos locaux enfiévrés et chargés d’effluves de tabac à pipe, de café soluble et de sauce blanche plus ou moins orientale arrive une tonne de déclarations d’amour de femmes délaissées (surtout pour Béro, dont le style flamboyant met ces dames en émoi), de lettres d’insultes de fans de Muse (« essayer de joué du piano vous d’abort et on en reparlera bande de frustré ») et d’offres d’embauches émanant des magazines musicaux les plus prestigieux (surtout pour Béro, dont le style flamboyant met les rédacteurs en chef en émoi). Cette semaine, une missive de Jean-Pierre Liégeois, jeune lecteur du Var, a particulièrement retenu mon attention. En voici le contenu: « Pourquoi que vous causez pas de Hotel Woodstock? C’est un chouette film. PS : Denis, tes articles ils sont bien ». Merci Jean-Pierre. Précisément, cela faisait un bail que je voulais écrire sur ce film, n’attendant pour m’atteler à la tâche qu’un message d’encouragement de mes supérieurs hiérarchiques, qui m’est parvenu ce matin: « Alors veille femme il vient en marchant ton papier sur Hotel Woodstock? C’est bien gentil le farniente mais on ne te paye pas à prix d’or pour regarder Barcelone ». C’est ça, l’esprit Planetgong.

Au commencement, Bethel, lieu du futur Woodstock, ressemble furieusement à Ploucland: comme disait Coluche, pas un rade, pas une mobylette, rien. Elliot Tiber, qui rêve de Californie et de peinture, passe son été dans ce trou paumé et donne un coup de main à ses parents, qui tiennent un motel miteux et accumulent les dettes. Il organise un petit concert tous les ans et n’a initialement d’autre ambition que de faire venir quelques musiciens pour les gens du bled. Ce n’est que lorsqu’il apprend que les organisateurs d’un festival ont essuyé un refus d’une localité voisine qu’il saute sur l’occasion, déclenchant ainsi un imprévisible raz-de-marée hippie. Ayant entendu Elliot prononcer plusieurs fois le mot « free » lors d’une conférence de presse mise sur pied à la va-vite, des dizaines de milliers de chevelus affluent vers Bethel, soudainement devenue la capitale du flower power et le lieu de rendez-vous de toutes les mouvances de la contre-culture (hippies, féministes, maoïstes, pacifistes de tous poils).

La rencontre du troisième type entre les ploucs du coin et la foule bigarrée et crasseuse de jeunes gens qui envahissent leur terres produit quelques scènes savoureusement comiques, notamment lorsque la troupe de théâtre d’avant-garde soutenue par Elliot se lance dans un happening contestataire en se mettant à poil devant les quelques familles présentes pour la représentation. Le film ne ménage pas l’Amérique réactionnaire et conservatrice, incarnée par la population de Bethel, ces rednecks du nord qui affichent clairement leur haine pour ces gamins mal lavés qui feraient mieux d’apprendre un travail mais ne manquent pas une occasion de profiter de la manne financière qu’ils représentent: la mère d’Elliot, très près de ses sous en bonne caricature de la mère juive, fait tourner son motel à plein régime, tandis que d’autres indigènes peu scrupuleux n’hésitent pas à faire payer le litre d’eau potable.

Même s’il n’évite pas l’écueil de certains clichés (le trip à l’acide dans le combi Volkswagen) et verse parfois dans la sentimentalisme (la scène sur le mode « tu seras un homme, mon fils » quand Elliot annonce son intention de partir), Ang Lee ne tombe pas dans le piège de l’angélisme et du « tout le monde il est beau tout le monde il est gentil », travers que l’on peut craindre dès qu’il est question de Woodstock, événement maintes fois magnifié, déformé, mythifié. Le monde est ce qu’il est, et les maux qui le rongent ne disparaissent pas comme par enchantement: le chaos d’Altamont menace tout ce joli monde, des abrutis peignent une croix gammée sur la maison des parents d’Elliot et son ami Billy (Emile Hirsch, l’acteur principal dans Into the Wild) souffre de stress post-traumatique à son retour du Vietnam. Pour lui, loin d’être un lieu de liberté et de bien-être, la forêt évoque la jungle asiatique et les cris de ses compagnons morts.

Au final, peu importe de savoir ce qui est historiquement vrai ou faux dans la description des fameux trois jours de musique et de paix (le scénario est tiré du livre Taking Woodstock: a true story of a riot, a concert and a life d’Elliot Tiber lui-même et Tom Monte), et même le concert passe au second plan: plus que la préparation du festival, c’est la trajectoire personnelle d’Elliot qui sert de principe structurant au film. Comme William, le journaliste en herbe d’Almost famous, le jeune homme découvre un pan fantasmé du monde et, confronté à l’inimaginable d’un réel qui le dépasse, accède à une forme de maturité au terme d’un processus initiatique accéléré. Elliot n’est ni un rebelle, ni un révolutionnaire, ni un hippie: simplement un garçon bien élevé qui voulait faire plaisir à sa mère et jouer un rôle positif au sein de la communauté locale. Ces quelques jours de folie lui ouvrent les yeux, aussi bien sur sa relation à ses parents, fondée sur la culpabilité, que sur la pseudo-pureté des organisateurs du festival, déjà prêts à aller se remplir les poches ailleurs.

 

Bande-annonce : 

 

Denis

Cinéphage suzophile, zimmologue briard, esthète de gondole.

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