RUBBLE Vol. 12 – Staircase To Nowhere

Le prog n’existe pas, je l’ai rencontré

 

S’il est bien un genre musical honni entre tous, et dont il ne sera d’ailleurs pas exactement question ici, c’est bien le prog rock. Prog ? Au simple énoncé de cette syllabe disgracieuse aux gastriques sonorités, tout le monde se réconcilie. Le routard joue de la chaîne de moto, le mod invétéré prend la fuite avec des glapissements de cabot martyrisé, la petite glamouze 80’s interloquée relève la tête de son seau de coke, et le blogueur inrockuptible renverse sa vodka banane oberkampfienne. Le prog aime à liguer, c’est un fait, la terre entière contre sa pomme. À ce titre, n’en doutons pas, il faut le considérer comme une salutaire initiative du Seigneur pour réparer les discordes de l’humanité éparpillée d’après Babel.

Les clichés sur le prog surgissent ainsi comme autant d’images de terreur : guitares à triples manches et doubles albums concepts à pochettes bulbeuses signées Roger Dean, peuplées par les innumérables notes de frénétiques petits J.-S. Bach à mulettes ; décorum tolkieniste où les nains chevaucheurs de varans chamarrés dansent aux rythmes des fifres elfiques sous le croissant d’une triple lune rousse ; premiers prix de conservatoires posant en Matamores du Steinway électrique ; affaire de hippies truqués ou hardos complexés : n’y revenons pas, on a trop tiré sur l’ambulance.

Le fait est que les clichés ont la vie dure. Plutôt que de distribuer une énième fois les bons et mauvais points de l’histoire du rock (le punk ? cool… le glam ? has been… l’afterpunk ? über-cool… le hard ? pas cool), faisons un petit effort intellectuel et replaçons-nous dans le contexte, au commencement (à savoir, pardi, au moment des Rubble). Rien n’était joué alors. Qui eût donc pressenti la victoire du pire ? Tout était encore possible. Or, s’il faut en croire quelques aînés, en cette fin de sixties l’aventure, le danger et l’excitation se situaient du côté de ce que plus tard on flétrirait sous l’étiquette infâmante de « progue ».  Everly Brothers, premiers Stones et Beatles, surf music et frat rock, ou derniers rescapés du british beat même, tout ces machins fabuleux qui font nos délices aujourd’hui, sonnaient quasi comme des trucs de papis peignés. Les trublions les plus bravaches ralliaient la bannière de l’art rock lettriste, abrasif et lunaire de Soft Machine. Keith Emerson, Keith Emerson imaginez-vous! poignardeur de claviers, foutait le feu à bord de The Nice. Le jazz metal inverse, « 21st Century Schizoid Man », ébranlait l’univers. Déjà, grondaient au loin – ésotérisme, effroi, parfois afterpunk avant l’heure – les tornades shakespeariennes de Van Der Graaf Generator. En France, il se passait des trucs extraordinairement louches (Chico Magnetic Band ? Âme Son ? Fille Qui Mousse ?) Renaissance et Caravan brodaient des merveilles éthérées. Et violons incongrus de crisser, plus tard, chez String Driven Thing, et Curved Air, qui rejouait le petit Trianon de Marie-Antoinette. Il y a eu de la folie dans tout cela. Inutile enfin d’insister sur le rôle de Syd Barrett et Pink Floyd. Alors certes, ensuite, ensuite… cela n’a plus tout à fait été pareil. Mais pour quelques Yes, Gentle Giant et autres barcarolles E.L.P. en forme de choucroutes mozartiennes, congédiera-t-on l’excellence de l’aurore ?

Nous avons déjà dit qu’à partir de 1969, et même plus tôt, tout a tourné en quenouille. Influence néfaste de Cream, entre autres. Tout est parti de travers, les Stones vers le blues-rock à bide, les ex-Beatles dans le militantisme mignon ou la muzak. N’importe quoi : Clapton fait de l’art, les Allman Brothers tricotent des notes sur des faces entières tandis que beugle le sympathique Johnny Winter ; et peu après, quand tout le monde suffoque au terme des grand-messes post-woodstockiennes, en 75, sonne l’heure d’un disco-funk mangeur de synthés – du coup Bowie lâche ses grattes et se coupe les cheveux. Ouais, c’est ce qu’on lit souvent. En réalité, avec le recul, on comprend que cette drôle de période, entre 1969 et 72, fut assez fascinante. Il suffit de creuser sous la surface. Derrière l’apparente domination hard-blues et post-hippies ramollos, des tas de combos indescriptibles bouillonnaient dans une vaste marmite underground internationale où tout fripotait joyeusement en une mixture inextricable : heavy-psych brutal, kraut effarant, free-jazz garage, folk louche et pré-glam sordide. En un mot : c’était punk, c’était l’esprit punk éternel, celui des pionniers rockab’ et des teenband de 64 ou 66. Une tripotée de groupes malades et flamboyants mériteraient ainsi de détrôner bien des classiques vermoulus dans les sempiternels guides Les-666-IN-CON-TOUR-NA-BLES-Disques-de-l’Histoire-du-Rock-Blablablableuh. On a rendu justice aux Pink Fairies ; mais qui a entendu parler des maniaques paranos de Morgen ? de The Head Shop ? des insensés Necronomicon ? de Fraction, ces Doors écorchés aux visions hawkindesques ? de Wicked Lady, qui forgeait en 1972 le premier riff authentiquement trash metal? de Negative Space, auteur du meilleur titre d’album de tous les temps : Hard, Heavy, Mean & Evil ?

(Il va néanmoins de soi que le concept même de rock progressiste – puisque c’est ainsi qu’on devrait traduire – repose sur une erreur. Le rock’n’roll ne progresse pas, n’a jamais progressé. (Il synthétise, au plus, il digère des rythmes ancestraux, quelques lointains tam-tams tropicaux, l’enthousiasme d’églises en transe, un sifflement de chasseur hillbillie au profond des Appalaches, des incantations vaudous, des bribes perdues de refrains égrenés par un nocturne vagabond acoustique.) Tout au contraire, sa temporalité est celle de l’instant épiphanique, celui où il suffit de balbutier le sésame « Be Bop-A-Lu-La » ou « A-Wop-Bop… » pour que fulgure la Perfection : deux ou trois minutes de danse sale et tordue et rien de plus. On ne fera jamais mieux qu’Eddy Cochran, qu’Elvis, que Little Richard. Mais l’on peut les incarner à nouveau, eux et leur bop, eux et leurs feux. Avec l’aide des dieux, bien entendu. Tel est le sens exact de l’intemporelle démarche punk (rien à voir avec les épingles à nourrices et la Kronenbourg : le vrai punk est avant tout une immense mémoire qui se consume dans le flamboiement mystique d’une Ré-Incarnation) : l’éternel recommencement, la foudre de la révélation puisant aux sources, à l’Origine sacrée. Phénix garage.)

Abandonnons donc ce vieux concept inadéquat de prog. Si l’on veut vraiment moquer les excès pachydermiques de quelques Paganini du binaire fanfaron, les termes de pomp rock ou rock sympho conviennent mieux. Souvenons-nous, qu’entre 1967 et 1972, toute une scène interlope et finalement très punk, a tenté de tout foutre en l’air dans la pop en développant la logique du freakbeat : plus fort, plus fou, plus tordu. L’écoute pensive du douzième Rubble nous aidera à peser au mieux ces douloureux problèmes.

Staircase To Nowhere : on n’est pas là pour blaguer, droit au Néant, et pourtant, loin de fureurs nihilistes, ces enregistrements viennent de Deram, branche de Decca vite spécialisée dans ce qui sera plus tard qualifié de prog (à l’époque, d’ailleurs, on s’embêtait pas, on parlait de pop). Autant dire que son catalogue prit rapidement des allures de joyeux bazar.

À première vue cependant, on a l’impression d’avoir affaire à un Rubble assez typique, rempli jusqu’à la garde de popsike d’excellente facture, creusant le sillon du volume précédent, Adventures In The Mist. On croule sous les petits classiques et les perles vénérées par les gentlemen avertis : le « Gone Is The Sad Man » de Timebox, l’excellent « Secret » de Virgin Sleep, le « A Day In My Mind’s Mind » des Néo-Zélandais de Human Instinct (futurs adeptes des débauches guitaristiques heavy-psych, tiens, typique de l’évolution dont on parlait plus haut). Tous ces morceaux vifs et scintillants frappent par leurs mélodies immédiates et enthousiasmantes. Moins connus mais tout aussi bons,  « Catherine’s Wheel » (pop à envolées de cordes) de Denny Laine, ou la soul post-mod nerveuse des Outer Limits sous obédience Small Faces.

Mais un instant : il convient de célébrer l’un des plus beaux moments de toute notre anthologie. « Vaccum Cleaner » de Tintern Abbey personnifie comme nul autre le son du psychédélisme anglais. Sur un jeu de batterie complexe, subtil et d’une légèreté céleste, le chant et la guitare prismatique élèvent un rêve tout en grâce éthérée. On jurerait se perdre dans les miroitements ouatés d’un labyrinthe de verre. Ce titre est un miracle, et on n’aura jamais assez de larmes pour déplorer que ses auteurs n’aient pas sorti davantage qu’un 45 tours.  

Mais l’intérêt propre à Staircase To Nowhere est surtout de donner un aperçu intéressant de ce bref moment de grâce où poppeux et freakbeateux d’avant-hier viraient vers ce qui allait devenir le prog, sans orchestrales pesanteurs ni poses ampoulées. Si le somptueusement onirique « Michaelangelo » de 23rd Turnoff pourrait encore à bon droit figurer sur n’importe quelle compilation pop, d’autres morceaux dans le même registre contemplatif lorgnent vers un ailleurs plus ou moins radical. Les adorables World of Oz portent bien leur nom, aussi gentils et naïfs, et d’après les rares photos des musiciens, horriblement accoutrés qu’on l’imagine. Dans le genre psychédélique évanescent, beaucoup plus troublants sont les People et leur étrange mélopée processionnaire de secte en plein pèlerinage païen : une célébration du tor de Glastonbury – à écouter au crépuscule à la lueur des bougies. Superbe.

Puis vient l’inclassable. Etonnante anticipation : le « Northern Hemisphere » de East of Eden fait avancer à pas comptés un riff lourd et menaçant de tapir guerrier, que l’usage d’un violon singulièrement rêche et d’une guitare sale font sonner comme le King Crimson de Larks’ Tongues In Aspic (sorti en 1973, soit près de cinq ans plus tard !) Méconnu, le groupe a pourtant sorti des disques qui jouissent d’une bonne réputation.

Les morceaux liminaires des Rubble ont jusqu’à présent à chaque fois frappé très fort. On confesse pourtant avoir mis un certain temps à surmonter une certaine perplexité et à apprécier à sa juste mesure ce « Porticullis Gates » enlevé de Bulldog Breed qui, à partir d’un motif rythmique tordu, déchaîne un titre confus et bringuebalant, où alternent les voix à effet radio et les emballements de chœurs pop vifs. Après plusieurs écoutes, on en est enfin venu à l’adorer. L’unique album du groupe, paraît-il rempli d’un matériel fort hétéroclite, serait lui aussi digne de redécouverte.

Qu’est-ce qui a poussé l’incroyable duo Warm Sound, après un tube mignon (intitulé « Birds And Bees », voyez), à enregistrer l’un des morceaux inconcevables entre tous des Rubble, ce qui n’est pas peu dire : la plus grosse orgie psychédélique de la série ? Non, mais parlons franc : est-ce permis par la loi, cette kermesse insensée où tordent les guitares psych, clabaudent les mutines midinettes et tanguent les pianos bastringue, où se noient les chorales de korrigans chafouins et de mercenaires pop dans des déluges d’effet phasing, des couches d’écho, des kaléidoscopes colorés, des empilements d’improvisations multi-instrumentales ? Il ne fallait pas moins que ce phénomène météorite pour clore ce douzième volume.

Désolé donc, mais Staircase To Nowhere, suite cohérente mais aussi anamorphose d’ Adventures In The Mist, est un Rubble sans faute, un de plus. Le prog n’existe pas. Seul demeure l’inconcevable d’une époque : le charme bouleversant de ce que l’on a perdu et qui ne reviendra – jamais plus.

 

 

Tracklisting : 

1. Bulldog Breed – Portcullis  Gate *
2. Virgin Sleep – Secret *
3. Tintern Abbey – Vacuum Cleaner *
4. 23rd Turnoff – Michaelangelo *
5. Human Instinct – A Day In My Mind’s Mind *
6. East of Eden – Northern Hemisphere
7. World Of Oz – Peter’s Birthday (Black & White Rainbows)
8. Denny Laine – Catherine’s Wheel
09. Tintern Abbey – Beeside
10. Human Instinct – Pink Dawn
11. Timebox – Gone Is The Sad Man *
12. People – Glastonbury *
13. The Outer Limits – Help Me Please
14. World Of Oz – Like A Tear
15. Warm Sounds – Nite-Is-A-Comin’ / Smeta Murgaty *

 

Vidéos :

Virgin Sleep – « Secret »

East Of Eden – « Northern Hemisphere »

Tintern Abbey – « Vacuum Cleaner »

Bulldog Breed – « Porticullis Gate »

 

8 Commentaires sur RUBBLE Vol. 12 – Staircase To Nowhere

  1. c’est bô… kesstu veux qu’on ergote ou pinaille, après une telle flamboyance…?

  2. Béro n’est ni un rhétoricien ni un sophiste ni rien de connu, c’est plutôt un barman de l’argumentaire : deux doses
    vaguement égales de faits et d’imagination pure noyés sous huit doses de prose ninja pantagruélique, le tout au shaker, avec une rondelle de citron (faut toujours un citron, pour attirer le
    buveur.. ou le lecteur). Au final, on a eu beau penser à des réparties tout au fil de la lecture, il est impossible de s’en souvenir une fois arrivé à son terme. 

  3. …mais on a un chouette arrière-goût dans la bouche et un buzz certain dans le crâne ;)

  4. el hidalgo del quinto // 4 avril 2011 á 7 h 38 min // Répondre

    Une nouvelle fois, chapeau bas pour ce morceau de bravoure stylistique. Je crois que Monsieur de Fuzz pourrait écrire sur le radis noir ou François Hollande (non, ce n’est pas la même chose)
    qu’il arriverait encore à nous éblouir. Alors sur le rock psyché, pensez donc. Ladies and gentlemen, Béroald, le Laurence Sterne de Planetong.

  5. Je pense que ratel sera d’accord avec moi pour dire que, merde, le radis noir, ça se respecte. Bordel.

  6. el hidalgo del quinto // 4 avril 2011 á 1 h 00 min // Répondre

    En fait, pour rebondir sur le commentaire de ratel, qui n’ignore rien de mon profond respect pour les brassicacées, les articles de Béro laissent à peu près la même impression en bouche qu’une
    bonne Suze bien fraîche avant l’apéro. C’est dire la haute opinion que j’en ai.

  7. Béroald ne pourrait pas à propros du radis noir ou de Hollande nous tourner quelques jolies quatrins car il n’éprouve sans doute à leur égard aucune inclinaison particulière. Les « épîtres aux
    Rubble » sont marquées par le sceau de l’affection profonde pour une époque rêvée, non vécue, et, comme toute idylle impossible à assouvir mais ardemment désirée, elle a besoin d’hyperboliques
    déclarations et d’explosions chamarrées pour s’exprimer, pour s’ancrer.  Un barman tout habile qu’il fût aux lancer des mots ne saurait atteindre ce moment même bref, d’émotion partagée qui
    va au delà de l’habileté du conteur et des inventions formelles du genre (qui font aussi l’attrait des  écrits du site). Pour faire ces chroniques Béro du Fuzz a dû beaucoup lire, écouter
    pendant des années, s’imprégner d’une culture transmise qu’il a mille fois repensée et il en nous livre sa vision, celle qui le fait planer comme nous avons vibré à cette époque
    sans bien comprendre immédiatement l’entière dimension révolutionnaire de cette « culture » libertaire, protéiforme et sans cesse renouvelée.

  8. Explication lumineuse. Rétablissement de la vérité vraie et de la justice juste. Monsieur Béro a tout compris. Grâce lui soit rendue.

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