RUBBLE Vol.15 – 5000 Seconds Over Toyland

Joliesses easy-listening, soul qui colle, disco-psych

 

L’espace d’un instant, la joie nous a étreints : tenions-nous à la fin, un Rubble bien médiocre ?

C’est que l’affaire devenait suspecte. Les copains se gaussaient : ces histoires de popsike, ça n’en finissait plus, et que dire de ces chroniques longues comme des jours sans pain, où l’emphase la plus dissolue tartouille sans frein les adjectifs de plus de trois syllabes ? Du chiqué : une pile de vingt disques tous meilleurs les uns que les autres ? Peuh. À force, nous frôlions le discrédit. Alors, comprenez : histoire de prouver son sens critique, on guettait l’occasion d’en descendre un en flamme, avec une romaine intransigeance, un de ces insolents Rubble. Ce 5000 Seconds Over Toyland a paru faire l’affaire.

L’observateur malintentionné décèle vite, en effet, les signes d’un essoufflement : un titre à la thématique enfantine redondante avec le précédent, Magic Rockin Horse ; une couverture, fort indigne des envoutements initiaux et autres apparitions de graciles féminités, en forme de flaque explosée aux couleurs vomies d’un atelier conceptuel d’artiste incompris[1]. Puis, si les noms des groupes, astucieusement idiots (Noah’s Ark, Wonderland, The State Of Mickey & Tommy, The Jackpots…) attirent presque encore l’attention, – dès les premières notes, c’est le choc. Ainsi, grande nouveauté, un Rubble attaque sur un titre carrément infâme. Oh, d’abord, même déçu, on ne se méfie guère de ce niaiseux  « Paper Man » des floridiens[2] de Noah’s Ark. Ce n’est qu’au fil des réécoutes que s’affirme tout son potentiel d’insupportable scie, que l’on saute avec joie et satisfaction.

5000 Seconds Over Toyland recevra donc le titre, pas moins honorifique qu’un autre, de volume parmi les moins notables de la série. Ici, les objecteurs se lèveront en masse pour hululer : non mais, comment un disque orné de plusieurs joyaux des Pretty Things en plein délire « Defecting Grey », n’étincellerait-il pas au plus haut du firmament ? Ah. Il ne faut pas craindre de répéter qu’à la sortie de l’ep susmentionné, une poignée de mois, de semaines, d’heures, ils étaient les rois, les plus grands (inutile de préciser, les noms sont assez connus, quels étaient leurs heureux rivaux) – flamboyance intersidérale, déchirements de soleils ailés, comètes en fureurs et fracas. Et ici, quels titres ! Pas assez vénérés, « Eagle’s Son », « Alexander », tournoyantes épopées space-psych aux harmoniques virtuoses ; le phénoménal tube inconnu « Blow Up Your Mind » ! Or, ironie, ces tours de force hors-compétition qui ponctuent le disque mettent surtout en évidence la médiocrité de leurs comparses, gentils, mais peu saillants, papier-peint poppy, pour tout dire. Loin de rehausser le niveau, cette massive présence des Things accuse un manque global d’inspiration et joue plutôt le rôle de cache-misère.

Or donc, un peu de recul : quelle pêche de bons titres ? Les Zipps, sûr, l’on a plaisir à retrouver les provo hollandais, connus pour leur slogan « Beat As Hell ! », leur participation à Nuggets II (« Kicks & Chicks ») et à l’excellent Plastic Wilderness. « When You Tell It, Tell It Well » est une incantation typiquement hallucinogéinée. Nul doute que son interprétation au 29ème congrès de la Dutch Advertising Society n’ait fait grosse impression. Au deuxième rang du psychédélisme anglais, l’on affectionne beaucoup Jason Crest et Rupert’s People, capables de bons titres, voire de coups de génie (le « Black Mass » sur 49 Minute Technicolour Dreams). Ils se tirent plutôt bien d’affaire ; dès les premières notes, l’oreille se dresse. Au petit concours rituel de la procolharumerie du jour, « Turquoise Tandem Cycle » n’est pas loin de décocher un prix[3].

L’on aborde enfin les sujets délicats. Le cas de 5000 Seconds Over Toyland est plus compliqué qu’il n’y paraît. Tout ne dépendrait-il pas de l’humeur ? Selon le moment, on jugerait la plupart des ces morceaux, insignifiants ou agréables ; attendrissants ou horripilants. À force de mauvais goût, émergerait même une forme de fascination malsaine. Les épigones des Beatles (House Of Lords, joli « Land Of Dreams ») ne figurent certes pas sur le banc des pires criminels. Pas davantage que les mélopées orientalisantes des Tuesday Children ou States Of Mickey & Tommy (accompagnateurs-compositeurs au pays de Voltaire pour un certain Johnny H., sous leur autre nom, les Blackburds). Rien de contrariant. Sinon une impression de déjà entendu. En revanche, la comptine régressive des Jackpots, elle, amusera ou lassera sans nuance. Le véritablement douteux, et donc bien plus réjouissant, arrive avec  la soul collante (il est vrai, relevée par un solo lysergique) du maniéré John Fitch. Impossible de passer sous silence le détonnant easy-listening à sitar des aspirants Barry White Wallace Collection. Le sommet est atteint avec l’irrésistible « Moscow », dont la disco-popsike germano-glorieuse ravira les fanatiques d’eurodanse et du nécessaire groupe Dschinghis Khan. En somme, le cas de ce quinzième Rubble n’est pas si grave. En-dehors des Pretty Things, il oscille entre l’anecdotique et le distrayant. L’on n’en goûtera que davantage le progressif retour au purisme freakbeat des épisodes à venir.

 

 

Tracklisting

1. Noah’s Ark – Paper Man
2. The State Of Mickey & Tommy – Nobody Knows Where You’ve Been
3. The Zipps – When You Tell It, Tell It Well *
4. The Pretty Things – Eagle’s Son *
5. House Of Lords – In The Land Of Dreams
6. John Fitch & Associates – Romantic Attitude
7. Tuesday’s Children – Strange Light From The East
8. Jason Crest – Turquoise Tandem Cycle *
9. The Pretty Things – Alexander *
10. The Jackpots – Jack In The Box
11. Sound Barrier – Groovin’ Slow
12. Rupert’s People – I’ve Got The Love
13. Wallace Collection – My Way Of Loving You
14. The State Of Mickey & Tommy – With Love From 1 to 5
15. Wonderland – Moscow *
16. The Pretty Things – Blow Your Mind *

 

Vidéos :

Wonderland – « Moscow »

 
Indispensable 
 
The State Of Mickey & Tommy – “With Love From 1 To 9”

Il y a une vie pendant Johnny, et avant Foreigner.
 
The Zipps – « When You Tell It, Tell It Well »
 
 
The Pretty Things – “Blow Up Your Mind”
 

 


[1] Las ! Cette paresseuse illustration inaugure, on le verra, la décadence visuelle des Rubble.
[2] Contrairement aux indications de pochette, les  Noah’s Ark ne sont pas anglais. Puisque personne n’a grand-chose à en faire, on ne perdra pas son temps en affirmant que, de leur trois 45tours, le titre ici présent est d’assez loin le pire. L’on s’étonnera en outre, pour continuer à passionner les foules, d’apercevoir derrière les fûts, ici presque inapparents, la tignasse du solide Boddy Caldwell, futur compagnon d’armes de Johnny Winter, Captain Beyond ou Armageddon.
[3] Promis : si un jour ce dossier Rubble parvient à terme, ça se fêtera par un top 5 des meilleurs pastiches de « Whiter Shades Of Grey ».

3 Commentaires sur RUBBLE Vol.15 – 5000 Seconds Over Toyland

  1. Ah ! enfin la suite ! faudra que je m’achète quand même ce second coffret car c’est quand même plus amusant de lire ta prose en écoutant les morceaux (ce que je ne peux faire donc depuis le
    volume 10).

    cheers from Vendée !

  2. et bien on attend ces épisodes à venir avec autant plus d’impatience (et oui béro, j’l’ai lu celui ci, et beaucoup ri, surtout au début)

  3. Yeah. Ça c’est pas d’la chronique papier-peint 

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