RUDE BOY White man in Brixton

Film de Jack Hazan (1980)

1978. La vague punk continue à déferler sur l’Angleterre, et les Clash en sont un des fers de lance. L’année précédente, le quatuor londonien a sorti un premier album rageur au son cru et sale, à l’image de son univers urbain. Pendant quatorze chansons, le groupe crache sa bile sur les Beatles et autres icônes rock, l’establishment sous toutes ses formes, l’impérialisme américain, les fausses promesses d’avenir et de progrès social. Très influencé par la musique jamaïcaine, il s’offre une reprise de « Police and Thieves » de Junior Murvin et Lee Scratch Perry (« White Man in Hammersmith Palais » figure sur la version américaine du disque), établissant ainsi un parallèle entre les ghettos de Kingston et les rues chaudes de Brixton. Dans un contexte social très tendu (émergence du National Front, montée du thatchérisme, intensification de la crise économique), les Clash, à la fois ironiques et combatifs, deviennent la conscience politique du mouvement punk, sonnent le réveil, agitent les consciences et, prenant comme modèle la révolte de la communauté noire, appellent à l’émeute blanche.

Grand fan du groupe, Ray Gange, le rude boy (terme désignant les jeunes délinquants des ghettos jamaïcains), ne sait pas trop quoi faire de sa peau. Entre deux concerts et deux cuites à la bière bon marché, il bosse dans un sex shop de Soho où il gagne juste assez pour se payer une piaule miteuse à Brixton, et joue au billard avec Terry, son pote skin. Jusqu’au jour où John, le manager des Clash, lui propose de l’engager comme roadie pour une tournée en Ecosse. A travers les yeux de Ray, les réalisateurs Jack Hazan et David Mingay cherchent à faire pénétrer le spectateur dans l’intimité du groupe en signant un film à mi-chemin entre le documentaire et la fiction. Il assiste aux concerts, cause politique avec Strummer devant une pinte, écoute les récits de baston de Simonon, traîne au studio et offre à la caméra un prétexte parfait pour s’inviter backstage.

Les membres du groupe furent très déçus par le film à sa sortie et, honnêtement, on les comprend. Rude boy est innécessairement long, manque cruellement de rythme et sombre trop souvent dans l’anecdotique. En outre, la stratégie choisie par Hazan et Mingay ne fonctionne pas du tout. Même s’il n’est censé être qu’un témoin du Londres de l’époque et laisser la vedette aux Clash, le personnage de Ray s’avère mou jusqu’à l’agacement, possède le charisme d’un lampadaire et se définit lui-même comme capitaliste (il faut entendre de ses propres oreilles la tirade où il avoue à Strummer que son rêve consiste à avoir une maison à la campagne et des domestiques). Contrairement au Jimmy de Quadrophenia, qui vit son trip mod à fond, Ray renvoie l’image d’un type totalement blasé et revenu de tout qui se planque à l’arrière de la salle lors des concerts et dont on se demande sincèrement ce qu’il peut avoir de commun avec le groupe et la mouvance punk dans son ensemble. A l’image de Strummer, véritable pile électrique sur scène, les Clash se définissent par l’énergie qu’ils dégagent et la force communicative de leur musique. Mais au lieu de restituer la puissance électrisante du groupe, le film se laisse peu à peu contaminer par l’apathie envahissante de sa figure centrale et finit par lasser. Un comble.

Les scènes de concert restent la seule bonne raison de regarder le film. Au sommet de leur classe, les Clash déroulent les titres de leur premier album (« Career opportunities », « Garageland », « White Riot », « Janie Jones », « London’s Burning ») devant des publics en transe et des foules parfois colossales, comme lors de l’Open Air Carnival de Victoria Park, où Strummer s’égosille devant une véritable marée humaine. Dans toute son attitude, qui contraste avec la pose plus détachée et cool de Jones et Simonon, il y a quelque chose du rocker-tribun qui exhorte la masse au soulèvement. Au moment du tournage, les Clash enregistraient Give’em enough rope, et la conviction avec laquelle Strummer pose sa voix sur « All the young punks » donne une idée de la foi intérieure qui habitait le bonhomme, qui a dû sabrer le champagne lors de l’élection de Maggie deux ans plus tard. Dans un film laborieux qui peine à leur faire honneur, c’est encore les Clash qui rendent le meilleur hommage à eux-mêmes.

  

Extrait

 

Denis

Cinéphage suzophile, zimmologue briard, esthète de gondole.

2 Comments

  1. Même si je suis globalement assez d’accord, je trouve plutôt interessant le choix du personnage principal, qui permet tout de même de constater la proteiformité du public punk, et l’absence de
    réel sens politique de cette scène. Même Strummer, lorsqu’il se met a causer politique s’avère beaucoup moins idéologue ou subtile qu’on n’essaie généralement de le faire croire (le
    passage sur les brigades rouges est assez consternant). Son discours est vague, relativement décousu, mais par là même terriblement sincère. Quant a Ray, je pense qu’il traduit bien une
    certaine réalité; le je m’enfoutisme ignare de sa (?) génération, ce qui ne l’empêche pas d’adorer la musique punk. Je pense que ce film est beaucoup plus près de l’os, plus juste, que
    Quadrophenia par exemple, qui a mon sens propose bien plus d’ideaux-types. -Celà dit ce dernier n’a pas la même prétention documentaire de Rude Boy, donc c’est logique-. Après le film de Jack
    Hazan n’est clairement pas exempt de défaut, en particulier ceux que tu pointe a très juste titre.

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