DEADLY VIPERS – Ouroboros Freaks de tous les pays, unissez-vous !

(2015)

Ceux qui suivent l’actualité du meilleur label de France connaissent déjà les Deadly Vipers : il y a quelques semaines, Mauvaise Foi Records a publié Cataclysmic Events, le formidable premier EP de ces quatre jeunes femmes (moins de 20 ans !) teigneuses et vindicatives. (Rappelons à nos bien-aimés lecteurs qu’il faut acheter et écouter cet EP sans plus attendre, faute de quoi votre vie ne sera qu’une noire et morne plaine qui ne vaudra assurément pas la peine d’être arpentée tellement elle sera noire, et morne).

Quelques mois avant ce désormais mythique coup d’éclat, le groupe avait déjà frappé fort avec Ouroboros1, un premier album remarquable qui n’a pourtant pas eu les honneurs d’une sortie physique. Les personnes éclairées qui ont pris connaissance du groupe grâce à Cataclysmic Events et ses atours mystérieux, à mi-chemin entre punk et sludge, risquent fort d’être surprises en découvrant Ouroboros : moins garage, il gagne en précision et en épaisseur ce qu’il perd en spontanéité. Leur musique conserve pourtant ses particularités les plus troublantes – les mêmes qui ne laissent aucun doute quant à l’origine de ce groupe (quelle autre ville que Detroit, la délabrée, pour donner naissance à pareilles furies, adeptes d’un rock’n’roll poisseux et cintré ?).

Le disque démarre pied au plancher avec un riff monstrueusement groovy, trituré par une wah-wah stoogienne du meilleur effet. On hoche déjà la tête frénétiquement. La frappe de batterie de Kerrigan Pearce est sèche et puissante, la basse de Kate Derringer rampante, presque post-punk. Zoe Edwards calque son chant raide et déterminé sur la guitare et, d’emblée, impressionne. « Ouroboros » est un premier tube, immédiatement secondé par « Yada Yada ». Edwards vitupère et hurle tout son soûl ; elle est à nouveau impériale. Les filles grondent en choeur « Yada Yada », un solo de guitare terriblement tordu intervient de manière inattendue au milieu du morceau. Au même moment, l’auditeur grimpe sur la table et brandit le poing. On tient déjà un deuxième titre époustouflant d’efficacité, et le meilleur est pourtant à venir.

Il apparaît très rapidement au cours du disque que Zoe Edwards est une chanteuse exceptionnelle. Pleine de hargne et de morgue, dotée d’une voix ferme qui descend très bas et remonte en un clin d’œil, elle parvient à entretenir une tension permanente qu’elle laisse exploser le temps de quelques éclats de voix cinglants. Chaque nouveau titre apporte une preuve supplémentaire de son talent éclatant : son chant se fait tour à tour traînant, souverain, grinçant, colérique, frondeur, habité… Plusieurs fois, on pense au Ozzy Osbourne des grandes heures de Black Sabbath (« Evolution Stone », « Negative Doldrums »). Ce qu’elle donne à entendre sur « Bleed » (un morceau fou qui a tous les attributs d’un classique) ou « Cold Feet », entre autres, est tout bonnement prodigieux.

Le reste du groupe, derrière elle, n’est pas en reste : tout au long du disque, il multiplie les ruptures de rythme et les riffs accrocheurs, tente énormément de choses – y compris les plus incongrues – et les fait passer au culot (les breaks qui nous prennent au dépourvu sont innombrables). Les influences et les genres se télescopent avec une aisance déconcertante (garage, stoner, punk, sludge… tout y passe), les idées fusent, les morceaux fantastiques sont légion : « Encountering the 5th Kind » rappelle les Queens of the Stone Age, avec sa ligne de chant pop sur une musique heavy ; la lente et lugubre montée en puissance d’« Evolution Stone » dégénère subitement lors d’une accélération écrasante sur le refrain ; impossible, enfin, de ne pas mentionner la mélodie et la suite d’accord galvanisantes de « Wendigo », sa production ample et son riff entêtant : un chef d’œuvre pour les siècles à venir, digne du meilleur de Led Zeppelin (et encore, on pèse nos mots).

Sans rire, la première fois qu’on a jeté une oreille à cet album – presque négligemment ! -, on a eu du mal à croire ce sur quoi on venait de tomber : Ouroboros est franchement bluffant. S’il est émaillé de quelques maladresses (imputables à la verdeur du groupe), son style, étrange et indéfinissable, nous semble foncièrement neuf et passionnant. Le groupe y multiplie les morceaux de bravoure et fait preuve d’une inventivité hors du commun, qui augure du meilleur pour l’avenir. Il présente en outre la particularité rare de pouvoir plaire à la fois aux amateurs de garage-punk et à ceux de métal (il n’est d’ailleurs pas sans nous rappeler les Eighties Matchbox B-Line Disaster, autres tarés notoires qui suscitaient eux aussi l’embarras lorsqu’il fallait les présenter). Que ce disque n’ait pas eu droit à une sortie digne de ce nom relève ainsi du scandale pur et simple. Il existe un groupe capable de réunir et faire danser ensemble tous les freaks du monde, et personne ne le sait. Ce groupe, c’est les Deadly Vipers et, pour peu qu’elles persistent sur la même voie et conservent le même enthousiasme, on gage que leur talent sera bien vite reconnu.

 

 

Tracklisting :

  1. Ouroboros *
  2. Yada Yada
  3. Encountering the 5th Kind *
  4. Evolution Stone *
  5. Deja Blu
  6. Bleed *
  7. Dismal Abyss
  8. Wendigo *
  9. Negative Doldrums *
  10. Cold Feet

1 https://fr.wikipedia.org/wiki/Ouroboros

 

En écoute :

Des démos de l’album produites par Jim Diamond, qui valent elles aussi le coup :

Léo

Scribouillard double-sévreux, enthousiaste immodéré, ex-cédéphile.

2 Comments

    • Rah purée, la lose, elles l’ont supprimé de leur Bandcamp. Je viens de le chercher sur facebook et je l’ai pas trouvé non plus. Cela dit si elles l’ont supprimé ça veut peut-être dire qu’un label s’est décidé à le sortir !

      (En attendant la sortie du disque chez Universal, veuillez checker votre boîte mail, un courrier vous y attend)

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