(Sacred Bones Records 2015)

Le groupe s’appelle Destruction Unit. Son leader, Ryan Rousseau, est un ancien membre des Reatards (le premier groupe d’un prénommé Jay, alors appelé à devenir fameux puis à décéder comme un crétin). John Dwyer a écrit à leur propos : « Destruction Unit est selon moi l’un des groupes les plus importants de l’underground américain ». Plusieurs États américains, alarmés par le nombre de plaintes reçues après leur passage pour « assourdissement délibéré », ont rendu obligatoire le port de bouchons d’oreilles durant leurs concerts. Ils sont originaires de Phoenix, Arizona, se qualifient de « desert punks » et appellent leur musique du « morphine boogie ». Ils incitent à la libération des esprits et des peuples opprimés. Leur dernier disque est intitulé Negative Feedback Resistor et sort sur Sacred Bones Records (comme leur précédent, le bien nommé Deep Trip). Les esthètes du gros son le considèrent comme le meilleur du groupe : « plus varié, plus énervé, meilleur son », a-t-on entendu de leur part. Il s’est en revanche fait démolir par Pitchfork, qui a toujours eu un peu de mal à comprendre tout ce qui ne ressemble pas de près ou de loin à du Radiohead. Aucune de ces informations n’est inutile à la compréhension de ce qu’est Destruction Unit, car Destruction Unit compte aujourd’hui parmi ce qui se fait de plus monstrueux, anormal, abominable et faramineux en matière de rock’n’roll.

Quiconque a déjà posé deux fois Negative Feedback Resistor sur sa platine le sait : la peur de se faire défoncer les oreilles qu’on ressent la deuxième fois est authentique, tant la première écoute traumatise. Le groupe en joue d’ailleurs avec une pointe de sadisme : le disque commence par 2 minutes de bruit blanc, avant de lancer un assaut sonore étourdissant. Les deux guitares et la basse sont saturées autant que faire se peut, les riffs écrasants, le batteur martèle son attirail de toute la force de ses bras, et Ryan Rousseau, au chant, éructe, vocifère et beugle avec un sens de la théâtralité magnétique et fascinant. Destruction Unit donne alors l’impression d’être un groupe de hardcore bruitiste qui étire ses morceaux et insiste sur la lourdeur des rythmiques pour les rendre plus immersifs ; en vérité, le groupe s’inscrit autant dans ce registre que dans la lignée plus rock ‘n’ roll des Stooges et de Jack Meatbeat.

A l’écoute de Negative Feedback Resistor, on éprouve ainsi la même sensation étouffante qu’en écoutant Fun House ou Back From World War III : celle de se retrouver piégé au beau milieu d’une maison en feu, et de ne pas distinguer la moindre issue dans cette fournaise rock’n’roll. La preuve la plus évidente de cette filiation est le morceau « Salvation », dont le riff est très voisin de celui d’ « I Feel Alright » et au cours duquel l’usage de la wah-wah rappelle immanquablement Ron Asheton. Une guitare serpente au milieu d’un boucan terrible, Rousseau est impressionnant de violence, un pont atmosphérique placé au milieu du morceau fait planer un sentiment de menace inouï et des bruits de fond anxiogènes contribuent à perpétrer une atmosphère étouffante : « Salvation » s’impose avec évidence comme l’un des grands morceaux tarés de l’année.

Le disque peut pâtir, aux premières écoutes, de cet extrémisme permanent (qui rappelle dans l’esprit quelques autres chouchous cintrés de PlanetGong, tels les Liars ou Timmy Vulgar) : cachées derrière des sommets de sauvagerie et de violence, ses nuances ne sont, pour ainsi dire, pas particulièrement évidentes. L’immédiateté n’est en effet pas la première des qualités de Negative Feedback Resistor, qui requiert une écoute attentive et demande qu’on accepte l’immersion qu’il propose (le groupe explique en interview qu’il fuit les idées mémorables – les « hooks » – pour favoriser l’ébauche d’ambiances). Pourtant, quelques titres frappent particulièrement l’esprit : outre « Salvation », citons « Proper Decay », avec sa batterie phénoménale et ses « Proper decay ! » jetés à la face de l’auditeur avec une hargne glaçante, ou bien cet « Animal Instinct » qui sonne d’abord comme si les Cramps renaissaient en Cavaliers de l’Apocalypse, puis comme si les membres du vaisseau Hawkwind s’étaient égarés sur une planète dévastée par une catastrophe nucléaire. Le reste de l’album maintient un niveau de violence constant : pas un seul titre ne laisse l’auditeur respirer – au détriment parfois de son attention, il est vrai.

Notez par ailleurs que Destruction Unit n’est pas du genre à faire mystère de ses intentions dans ses titres de morceaux : cela participe de leur approche straigh to the point, à la limite de la caricature mais éminemment rock ‘n’ roll. Pour cette raison notamment, Negative Feedback Resistor ne plaira pas à tout le monde. Et même ceux à qui il plaira ne l’écouteront pas en toutes circonstances – « ‘faut être d’humeur », comme on dit. Mais après une longue journée de cours ou de boulot éprouvante pour vos nerfs, se le passer bien fort se révélera à coup sûr une expérience cathartique étonnamment bénéfique pour votre santé mentale. Destruction Unit s’échine à nous lessiver sous des déluges sonores pour mieux nous faire renaître. Destruction Unit produit une musique qui perpétue l’œuvre punk de ses aînés les plus malades, les plus jusqu’au-boutistes et les plus intransigeants. Destruction Unit n’a pas d’équivalent. En résumé : Destruction Unit écrit le présent du rock’n’roll déviant.

(Il semblerait en outre que les concerts du groupe soient plus épatants encore que ses disques : il va sans dire que le rater s’il passe près de chez vous relèverait de l’aberration criminelle et du déni de réalité.)

 

 

Tracklisting :

  1. Disinfect
  2. Proper Decay *
  3. Salvation *
  4. Chemical Reaction / Chemical Delight
  5. Animal Instinct *
  6. Judgment Day *
  7. If Death Ever Slept
  8. Upper Hand

L’album est téléchargeable gratuitement sur adultswim.com.
Aux lecteurs anglophones, on conseille aussi la lecture de ce reportage passionnant publié sur le site spin.com (qui nous informe notamment du fait que Rousseau est chargé comme une mule en permanence) : Destruction Unit’s Deep Trip Through Brooklyn.

 

Vidéo :

Un teaser de l’album diffusé sur les écrans de télé américains (!) par la chaîne de cartoons [adult swim], qui a également participé au financement de l’album :

“Salvation”

“If Death Ever Slept”

 

Vinyle :