DYLANOLOGIE. Chimes Of Freedom Un nouveau Dylan

Ceci est l'article 11 sur 13 de la série DYLANOLOGIE

Les sept minutes de « Chimes of Freedom » marquent une étape fondamentale dans l’évolution de l’écriture dylanienne à la fois vers le romantisme et une forme plus libérée des règles et des contraintes (free verse). On a beaucoup cité William Blake et évidemment Arthur Rimbaud[1] comme de possibles influences, mais il faut peut-être aussi aller chercher du côté des transcendentalistes (l’idée de la nature comme porte d’accès à une vérité dont l’évidence s’impose d’elle-même) et même de Whitman, le grand barde national (peut-être avait-il jeté un œil à « Proud Music of the Sea Storm »).

On veut trop faire de Dylan l’héritier d’une tradition littéraire strictement européenne, en omettant son essentielle américanité (le lien avec Ginsberg, et à travers lui avec Kerouac et Whitman) et en oubliant plus ou moins volontairement qu’il a au moins autant puisé dans le répertoire folk que dans la poésie d’outre-Atlantique. Quelles qu’aient pu être ses sources d’inspiration pour ce texte, il est en tout cas clair que Dylan s’est littéralement imbibé de références pour signer ce coup d’essai, qui s’est avéré un coup de maître.

Cette évocation embrasée de l’éclatement soudain d’un orage dans la nuit abrite de nombreux topoï romantiques : déchaînement des éléments, fascination de l’homme devant les forces naturelles, manifestation du divin, méditation nocturne du poète (car c’est bien ainsi qu’il faut appeler l’auteur). Dylan parvient à faire surgir des images saisissantes et à créer un univers à la fois visuel (on se croirait dans une toile de Caspar David Friedrich) et sonore, comme le montre le dernier vers de chaque couplet : « And we gazed upon the chimes of freedom flashing ».

Les sens se confondent et s’entremêlent et, au sein de cette vision mystique, le spectacle grandiose et du tonnerre et des éclairs devient le signe manifeste de la présence d’une puissance supérieure. Il ne s’agit ni de donner dans la menace pré-apocalyptique (comme dans « A Hard Rain’s A-Gonna Fall » par exemple), ni d’exprimer un réconfort éprouvé au contact direct de l’élémentaire, mais de rendre compte d’un moment véritablement épiphanique, d’une révélation intime aussi profonde qu’inattendue, d’une forme de communion avec l’universel.

La beauté de l’orage et l’émerveillement poétique qu’elle suscite ne font plus qu’un, comme si c’était le ciel lui-même qui composait de sa main : « The sky cracked its poem in naked wonder », « Through the wild cathedral evening the rain unraveled tales ». C’est en prêtant aux phénomènes naturels les sentiments qui l’habitent que le poète parvient à évoquer puissamment une fusion cosmique : « The mad mystic hammering of the wild ripping hail », « the hypnotic splattered mist ». Dans cette « nuit-cathédrale » propice aux élans lyriques, le grondement du tonnerre devient sonnement de cloches, perdant ainsi tout aspect inquiétant. Le tableau pourrait prendre une teinte morbide, mais ce n’est pas le glas qu’on entend. Le tintement céleste porte en lui une promesse de liberté et de lendemains meilleurs pour les malheureux du monde (« the luckless, the abandoned and forsaked ») : les réfugiés en fuite, les hors-la-loi, les mères délaissées, les amoureux solitaires.

« Chimes of Freedom » occupe une place à part sur Another side par sa durée, sa tonalité, sa puissance évocatrice. Sur l’album, la chanson est placée entre le portrait amouraché d’une belle gitane (« Spanish Harlem Incident ») et l’hilarante logorrhée de « I shall be free n°10 », comme si Dylan n’avait pas voulu la mettre trop en avant (c’est plutôt la thématique féminine qui domine le disque, de « All I really want to do » à « It ain’t me babe »). Peut-être a-t-il conscience d’encore chercher un style qui lui soit propre, identifiable, reconnaissable entre tous, et ne place-t-il pas une confiance absolue dans ces six couplets denses et foisonnants. Peut-être sa maison de disques a-t-elle craint la réaction du public face au changement amorcé ici.

Le Dylan de Highway 61 Revisited, celui qui saura jongler avec les fulgurances en fumant des clopes et mettra définitivement le songwriting cul par-dessus tête, est déjà là, plus que sous-jacent, sur le point d’apparaître et de se révéler au monde, qui ignore encore quelle rafale verbale il est sur le point d’essuyer. Une autre facette de Dylan ? Peut-être, plus simplement, un nouveau Dylan.

Les paroles en intégralité : http://bobdylan.com/songs/chimes-freedom/ 

 

Vidéo :

[1]. « Chien noir, brun pasteur dont le manteau s’engouffre / Fuyez l’heure des éclairs supérieurs ; / Blond troupeau, quand voici nager ombre et soufre / Tâchez de descendre à des retraits meilleurs » : « Michel et Christine », Derniers vers, 1872.

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Denis

Cinéphage suzophile, zimmologue briard, esthète de gondole.

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