DYLANOLOGIE. I Shall Be Free Déclaration d'indépendance

Ceci est l'article 9 sur 13 de la série DYLANOLOGIE

Chanson au titre programmatique, « I Shall Be Free » est une déclaration d’indépendance pleine de facétie, d’autodérision et d’un très dylanien sens de l’absurde. Encore une fois, les empêcheurs de chanter en rond qui veulent faire de Dylan le Pete Seeger des années soixante en sont pour leurs frais: le jeune homme est bien décidé à laisser libre cours à sa fantaisie joyeusement frondeuse, et il ne faut surtout pas compter sur lui pour jouer les parangons de vertu (« Well, I took me a woman last night / I was three-fourths drunk, she looked uptight »). On est d’ailleurs plus près de Chuck Berry (« walk like a duck ») ou Little Richard que des intégristes du folk quand Dylan évoque ses conquêtes féminines, réduites au rang d’animaux (« I got a woman sleeps on a cot / She yells and hollers and squeals a lot / Licks my face and tickles my ear »). Mais que font les ligues féministes ? Qu’attend Joan Baez pour s’indigner publiquement ? Est-ce donc une chanson que ce ramassis d’inepties sans queue ni tête, cette vaine suite de vantardises braillardes et d’anecdotes douteuses ? Ce protest singer de pacotille dont les passe-temps favoris consistent à chasser le dinosaure et draguer Elizabeth Taylor est décidément bon à enfermer. Ou bien c’est un fameux escroc qui mène son public en bateau. Le capitaine Achab de l’imposture.

Ici, il n’y a que le « je » qui compte, par opposition au « nous » des « We Shall Overcome » et autres hymnes contemporains pétris d’altruisme : il faut le mettre en scène, le réinventer, le boursoufler jusqu’au ridicule, jusqu’à l’obscène. L’ego monte sur l’estrade et monopolise l’espace, tel un bateleur, dans une tradition bien américaine. Pour prendre toute sa valeur, la liberté revendiquée doit s’affirmer à la face du monde et jeter sa morgue au visage des bien-pensants. Au sérieux compassé des faiseurs de slogans et des défenseurs de grandes causes, Dylan oppose un humour potache, irrespectueux, ravageur. « Nothing is really sacred », concluera-t-il, lapidaire, dans « It’s Alright, Ma ». Au milieu de cette énorme blague d’anar rigolard, il n’oublie pas d’égratigner le politicien démagogue qui mange à tous les rateliers et gratte toutes les voix possibles : « Now, the man on the stand he wants my vote / He’s a-runnin’ for office on the ballot note / He’s out there preachin’ in front of the steeple / Tellin’ me he loves all kinds-a-people ». Comment ne pas voir dans cette figure ridicule l’incarnation de ce qu’il ne veut surtout pas être et qu’on voudrait tellement qu’il soit ?

Une des marques de fabrique de Dylan consiste à insérer dans sa dinguerie une galerie de personnages célèbres tirés de différents univers, comme pour brouiller la frontière entre réalité et fiction, vérité et mensonge, norme et folie : ce déconneur à guitare est en fait un saboteur de génie, alors attention où vous mettez les pieds messieurs dames. On retrouve associés pêle-mêle dans ses élucubrations Brigitte Bardot, De Gaulle (une forme de francophilie jusqu’alors laissée sous silence), Stevenson, Yul Brynner et Kennedy, qui ne manque pas d’appeler personnellement Dylan pour lui demander conseil : « Well, my telephone rang it would not stop / It’s president Kennedy callin’ me up / He said ‘My friend, Bob, what do we need to make the country grow ? ». Qui est le plus taré des deux ? Celui capable de lancer de telles aberrations, le fou du roi, ou bien le roi lui-même, qui fait du jester son consultant politique et le harcèle de coups de téléphone ?

La référence à Kennedy, assassiné quelques mois après la sortie de l’album, n’est pas anodine. Lorsqu’il recevra le Tom Paine Award en décembre 1963, un Dylan manifestement ivre suscitera le malaise dans l’assistance en déclarant comprendre en partie les motivations de Lee Harvey Oswald, l’assassin présumé (« I saw some of myself in him »). Son discours se terminera dans les protestations et les sifflets. S’il est clair que Dylan, lanceur de pavés dans la mare invétéré, adore manier la provocation tout en sachant rester droit dans ses bottines face à la tempête (se faire huer pendant des années par tous les publics du monde exige une sacrée force de caractère et une confiance en soi qui confine à la mégalomanie), « I Shall Be Free » avait en quelque sorte donné le ton. C’est sur cette note individualiste que s’achève l’album, après des titres qui ont contribué à forger son image de « chanteur à messages » (« Blowin’ in the wind », « Masters of War », « Oxford Town »), comme s’il annonçait la couleur pour la suite. Déterminé à tailler sa propre route au mépris des critiques et des quolibets, c’est en tant qu’artiste, et non en tant que personnage public, chroniqueur politique ou chantre du pacifisme bon teint, qu’il proclame son émancipation.

Les paroles en intégralité : http://bobdylan.com/songs/i-shall-be-free/

 

Vidéo :

« I Shall Be Free »

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Denis

Cinéphage suzophile, zimmologue briard, esthète de gondole.

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