R.I.P.Arthur Lee

Moins d’un mois après la disparition de Syd Barrett, le monde du rock vient de perdre une de ses dernières légendes vivantes. Arthur Lee, chanteur du groupe psychédélique californien Love, est décédé le 4 Août dernier à Memphis. On ne dira pas, comme le veut la formule d’usage, "des suites d’une longue maladie", car la leucémie qui l’a foudroyé l’a emporté en moins de trois mois. Il avait 61 ans.

On se souviendra d’Arthur Lee pour sa contribution extraordinaire à la musique rock, notamment grâce à l’album Forever Changes de Love, chef d’oeuvre psychédélique californien considéré par beaucoup comme un des plus grands albums de tous les temps.

Autoproclamé premier hippie noir, Lee a fondé le groupe Love en 1965 après avoir entendu le son folk-rock des Byrds. Un premier album éponyme est sorti dès l’année suivante, intitulé sobrement Love. Le son du groupe est alors électrique et le groupe joue un garage-rock de facture classique. Les morceaux "My Little Red Book" (une reprise de Burt Bacharach qui ouvrait tous les concerts du groupe), "A Message To Petty", une des premières versions de "Hey Joe" (qu’il aurait appris à son protégé Jimi Hendrix, ce dernier se serait aussi, selon les dires de Lee, grandement inspiré du style vestimentaire et de la flamboyance du chanteur de Love) et la magnifique "Signed D.C." sont les moments forts de ce premier album intéressant.

Peu satisfaits de leur premier album, Love reviendront à la charge avant la fin de l’année 1966. Leur deuxième galette, intitulée Da Capo (une façon de dire "on efface tout et on recommence" en langage musical) dévoile un groupe qui a muri. La face A est parfaite : les morceaux garage-rock sont mieux écrits et  plus musclés  à l’image de "Stephanie Knows Who" et surtout "Seven And Seven Is", un des plus grands classiques garage (et le premier morceau punk dixit le toujours très modeste Arthur Lee). Love dévoile surtout sa face sensible avec des ballades psychédéliques comme "¡Que Vida!", "The Castle", "She Comes In Colors" et surtout "Orange Skies" (écrite par le guitariste Brian McLean) qui annoncent les bonnes choses à venir. Malheureusement, la face B, constituée d’un seul morceau (ce qui était alors du jamais vu et, à ce titre, révolutionnaire) intitulé "Révélation" n’est qu’une longue jam de 19 minutes qui traine en longueur et peut lasser. Un demi-chef d’oeuvre donc.

En 1967, Lee a une révélation : il va mourir. Il se lance alors corps et âme dans l’écriture de son prochain album. En fin d’année sort Forever Changes, son chef d’oeuvre. Les onze morceaux de ce disque parfait sont superbement écrits et interprétés par un groupe au sommet de son art. Le folk psychédélique de Love est sans égal. Les mélodies sont magnifiques, les textes profonds, les arrangements inégalés. Brian McLean écrit deux des meilleurs morceaux de l’album, l’ouverture d’inspiration mariachi "Alone Again Or" et l’extraordinaire ballade "Old Man". Arthur Lee écrit et chante tout le reste, inspiré comme jamais. Le folk garage de "A House Is Not A Motel" et "Maybe The People…", les ballades "Andmoreagain" et "The Good Humour Man", la pop psychédélique de "You Set The Scene" et "The Red Telephone" sont autant de cadeaux faits à l’humanité par cet excentrique sûr de son génie. Le monde ne s’en est toujours pas remis.

Le groupe aussi aura du mal à se remettre de ce Forever Changes génial mais au succès inexistant.  La tournée qui a suivra sera fatale au groupe qui s’enlise dans les drogues dures et splitte en 1968. En 1969 Arthur Lee engage trois musiciens de formation rock’n’roll pour former une nouvelle mouture de Love plus électrique. Lorsque Four Sail sort, le groupe a retrouve l’aggressivité garage des débuts, en beaucoup plus méchant. Arthur Lee voulait du rock, il l’a obtenu, au grand dam des fans de Forever changes. Four Sail demeure néanmoins un excellent album et contient des excellents morceaux hard-rock comme peu de monde en a produit à lafin des années 60 (façon Cream, Jeff Beck Group voire même Led Zeppelin) tout en retrouvant une identité typiquement californienne à rapprocher de The Jefferson Airplane ou même The Grateful Dead. "August", "I’m With You",  "Always See Your Face" et surtout "Singing Cowboy" valent le détour.

La suite de la carrière de Lee suivra malheureusement une trajectoire déliquescente. Mauvais albums se succèderont durant deux longues décennies qui le verront tenter de rattrapper désespérément le wagon soul et se vautrer comme tout le monde dans le mauvais goût des années 80. Les année 90 seront prétextes à une première vague de reformation de Love avec la quasi-intégralité du line-up originel, avant l’incarcération d’Arthur Lee pendant 6 ans pour une sombre histoire de coups de feu nocturnes.

On se souviendra, la larme à l’oeil, de son incroyable retour sur scène en 2003 et de ce Forever Changes Tour magistral auquel on est heureux d’avoir pu assister, à Manchester avec cordes et cuivres, puis à Lyon dans une version plus électrique, tout aussi magistrale (avec les Seeds en première partie). 
Il y a peu, on se réjouissait à la lecture d’une excellente interview par le magazine anglais Mojo, des projets de disque de l’icone sixties qui venait d’assembler un nouveau groupe. Lee semblait plus en verve que jamais, prêt à en découdre.
Une semaine plus tard, la nouvelle de son cancer suscitait l’inquiétude au point de pousser des artistes à chanter lors d’un concert de soutien (notamment Yo La Tengo, Ryan Adams, Nils Lofgren, Ian hunter et rien moins que robert Plant) au Whiskey-A-Go-Go le 28 Juin à Los Angeles. Un mois plus tard, Arthur Lee s’en est allé rejoindre ses potes Jim Morrison et Jimi Hendrix qui lui devaient tant (Lee a notamment insisté pour que sa maison de disque Elektra signe les Doors).

Syd Barrett en Juillet, Arthur Lee en Août… ça fait beaucoup pour un seul été. Il ne manque plus que Bob Dylan et on a le tiercé gagnant. Ca fait chier.

Pour célébrer sa mémoire, quelques vidéos (on commence à en avoir l’habitude) :

Love – A Message To Petty

Un des premiers passages de Love à la télévision américaine en 1965 ou 1966. Le groupe en est encore à ses premiers pas mais sa musique se démarque déjà de la concurrence.

 

Love – Little Red Book

Un morceau tiré de la même émission, le fabuleux "My Little Red Book" revisité par Love de façon magnifique.

 

Love – Your Mind And I Belong Together

Ce morceau, sorti uniquement en single en 1967, figure sur l’édition remasterisée avec bonus de Forever Changes. Une vidéo assez rare à vrai dire où on découvre un Arthur Lee jeune et radieux.

Love – Alone AgainOr

Un extrait tiré de la fameuse tournée Forever Changes Tour de 2003 peu de temps après sa libération après 6 années de prison. Le parlement anglais avait alors accueilli Lee pour lui signifier son admiration, et plusieurs députés se sont alors fait dédicacer leur exemplaire vinyle de Forever Changes. Inimaginable en France.

Eric

Rédacteur en chef, webmonstre, tête de veau, suiveur de modes, mauvaise foi.

2 Comments

  1. La vache, jolie rétrospective, Eric.
    Je ne sais pas comment tu as fait pour trouver les vidéos, j’ai déjà galéré pour mettre la main sur un extrait de la dernière tournée !

    Sinon, pour les complétistes du bonhomme: Love s’est d’abord appelé  the Grass Roots mais a dû changer de nom (choisi lors d’un vote à main levé en public !) parce que ce dernier était déjà pris ! par contre, je ne sais pas s’il existe des enregistrements du groupe sous ce nom…

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