SERPENT POWER – Serpent Power Coral snake

(Skeleton Key Records 2015)

Le peuple du rock ‘n’ roll a parfois la mémoire courte et la reconnaissance volage. The Coral et The Zutons furent au milieu des années 2000 deux groupes liverpuldiens aux intentions et à l’originalité passionnantes : l’un se faisait héritier du West Coast Pop Art Experimental Band à l’heure où l’on ne jurait que par The Clash ou le Velvet Underground, l’autre introduisait un saxo digne de Camembert Électrique dans son rhythm ‘n’ blues tubesque. Ces signes particuliers ainsi qu’un don certain pour l’écriture de belles chansons (voire de véritables classiques, dans le cas de The Coral) valurent à chacun un succès mérité. Mais les temps changent, de nouveaux héros surgissent et les rockers oublient leur passé pour mieux vivre leur présent. Les noms de ces glorieux orchestres – en pause jusqu’à nouvel ordre… – ne sont plus cités qu’occasionnellement, et les albums solo de leurs membres sortent désormais dans une indifférence quasi générale parfois injustifiée.

Car si les albums en question ne furent pas tous de franches réussites (on pense par exemple à celui de James Skelly, compositeur et chanteur de la majeure partie des morceaux de The Coral, qui laissait entendre un classic-rock plutôt peu inspiré), d’autres méritent d’être salués sincèrement. Quelques mois avant le Love Undercover de James, son frère Ian avait publié un disque élégant comprenant plusieurs pépites folk-rock (le morceau-titre « Cut From A Star » ou « Time », d’une grâce rare). Le discret batteur se révélait alors un songwriter classieux à la voix chaude et plaisante, mais l’insuccès de l’album pouvait encore s’excuser par la présence de quelques passages un peu lénifiants. En revanche, le silence qui entoure la sortie du nouveau disque de Serpent Power est proprement scandaleux. Aussi avons-nous estimé qu’il était temps de taper du poing sur la table et de rétablir un semblant de justice dans le royaume pourri des amateurs de rock ‘n’ roll d’outre-Manche, dont les habitants préfèrent désormais vénérer d’inquiétantes brutasses (au pif : The Strypes, Royal Blood) plutôt que d’authentiques artistes qu’ont la classe.

Serpent Power1 est le nom d’un groupe bicéphale dont les seuls membres sont Ian Skelly et Paul Molloy (ancien membre des Stands et de la dernière mouture des Zutons). Après s’être découverts de nombreuses passions communes, ils se sont enfermés pendant plusieurs semaines dans les Castle Grayskull Studios, dans le Merseyside, et ont laissé libre cours à leurs délires psychédélico-rétrofuturistes ; il en résulte un album admirablement confectionné, à la richesse inestimable. Au programme : trips occultes et bluettes d’apparence innocente, films de SF kitsch et d’horreur bon marché, Morricone et Tex Avery, Cab Calloway et Small Faces, vaudeville et fumeries d’opium, fuzz et blip-blip, thérémine et cithare… et encore un peu plus.

A la première écoute, bien sûr, cette richesse laisse perplexe : le disque est bourré de références musicales et cinématographiques a priori incompatibles (les Beatles n’auraient-ils pas fait tache dans le Rocky Horror Picture Show ?), qui font craindre un amoncellement de gimmicks sympathiques mais épuisants. On comprend néanmoins bien vite que les talents d’écriture hors normes de Serpent Power permettent d’éviter cet écueil : « Dr Lovecraft’s Asylum », première chanson du disque et véritable déclaration d’intention, en est l’exemple parfait. Outre divers bruitages qui viennent « illustrer » les paroles et confèrent leur atmosphère mi-inquiétante mi-cartonnesque au morceau, Skelly et Molloy nous y font entendre au moins quatre ou cinq mouvements mélodiques s’enchaînant avec une aisance qui relève presque du miracle. On ne comprend ainsi qu’à la fin du morceau qu’on s’est fait trimbaler du psychédélisme déclamatoire des débuts à l’acid-folk délicate des dernières secondes sans même qu’on s’en aperçoive. (Je sais pas vous mais moi c’est le genre de trucs qui me laisse sur le cul.)

Le reste de l’album n’a pas à rougir de la comparaison avec ce tour de force initial : toute la face A est à tomber. Tour à tour envoûtant (« The Man Who Shrunk The World »), conquérant (« Lucifer’s Dreambox », époustouflante odyssée de six minutes), léger (« Candyman ») ou bouleversant (« The Siren », à propos de laquelle Vladimir Poutine aurait déclaré : « ces enfoirés d’Anglais ont réussi à me faire chialer »), le groupe déroule, sûr de son fait, une musique audacieuse et parfaitement exécutée.

Si la face B impressionne moins, le niveau reste tout à fait honorable. En vérité, seule « Just a Broken Heart », composée par James Skelly et un peu trop typique de ce dernier, détonne un peu au milieu de cet assemblage de merveilles. Le disque se clôt sur trois morceaux très convaincants : « Life is a Ball » est l’un de ces quelques morceaux très influencés par Harry Nilsson ou les Beatles période Help! et Rubber Soul, « Serpent Power » est le tube jerk de l’album et « The Vision » est un nouvel exemple de la science musicale des deux hommes, qui s’ingénient durant les 40 minutes du disque à redonner tout son sens au terme « composition » par des structures complexes demeurant malgré tout intrinsèquement pop.

Le pari des deux hommes était risqué, et il fallait faire preuve de beaucoup de talent pour ne pas tout planter et paraître indigeste. C’est pourtant réussi : il se dégage de ce Serpent Power en apparence bordélique une cohérence admirable, et comme dans beaucoup de grands albums psychédéliques, on continue à y découvrir des détails enchanteurs après plusieurs dizaines d’écoutes. Qualifier ce disque de classique serait bien sûr absurde au regard de sa diffusion confidentielle ; il n’en demeure pas moins le premier disque intégralement réussi de l’ère post-Coral. Sur ce, cher lecteur, permettez-moi de vous quitter : je m’en vais danser le Serpent Power.

 

 

Tracklisting :

  1. Dr. Lovecraft’s Asylum *
  2. The Man Who Shrunk the World *
  3. Lucifer’s Dreambox
  4. Candyman
  5. The Siren *
  6. Vampire for Your Love
  7. The Last Ape in Space
  8. Killer Cherry Pie
  9. Just a Broken Heart
  10. Life is a Ball *
  11. Serpent Power *
  12. The Vision

1 A ne pas confondre avec le groupe américain du même nom, mené dans les sixties par le poète et écrivain de la Beat Generation David Meltzer.

 

Vidéos :

« Lucifer’s Dreambox »

« Last Ape In Space »

3 Comments

  1. Y a de fortes chances pour que le prochain Coral soit très influencé par ce disque ! Paul Molloy a rejoint le groupe, et la vidéo du teaser fait beaucoup penser à celle de « Lucifer’s Dreambox ». Slurp slurp

    (j’en profite pour rappeler que cet album de Serpent Power est un des meilleurs de l’année)

  2. Les grands esprits se rencontrent : dans mon top 5 2015 (avec…Bill Ryder-Jones. Tiens…) > http://www.visual-music.org/news-36946.htm

    Par contre je crève de l’avoir en vinyle/CD/digital, mais j’ai pas envie de claquer 50 boules avec frais de port ni de payer 20€ un CD, et le digital ça m’emmerde de passer par iTunes ou Amazon… Vous l’avez chopé comment ?

    Superbe chronique, au passage. Tout est dit.

  3. Je crois que je m’étais procuré les fichiers mp3 en les demandant directement au groupe sur fb (je peux te les faire passer si tu veux, suffit d’envoyer un mail à leo@planetgong.fr.) Depuis, on m’a offert le vinyle à Noël !
    C’est vrai que les disques de Skeleton Key sont très chers, c’est chiant. Sur Amazon tu peux l’avoir pour 25 balles, mais ça reste une sacrée somme.

    Je mettrais sûrement le disque dans mon top 5, moi aussi ! Pas le Tame Impala, par contre… (mon arlésienne à moi, ce disque – parmi 58 autres)

    Et merci pour les compliments, ça fait plaisir ! (Tout et surtout un peu trop, je serais tenté de dire : le prochain album de The Coral est attendu fébrilement par beaucoup de monde, j’ai l’impression.)

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