SLEEPING BEAUTIES – Sleeping Beauties Clochards célestes

(In The Red 2016)

S’il est bien une chose que la saga Matrix nous a apprise, c’est que « certaines choses changent et d’autres ne changeront jamais » (eh oui). Ainsi, les extraordinaires The Hunches ne sont plus (changement), mais ses membres continuent à jouer le rock ‘n’ roll et demeurent, envers et contre tout, d’immenses cinglés (pas changement). Alors qu’on restait sans nouvelles d’eux depuis 2009 et la sortie d’Exit Dreams, le groupe s’est exceptionnellement reformé cette année, à l’occasion d’un concert célébrant les 25 ans de leur ancien label In The Red. Plus important encore, leur frontman Hart Gledhill – apparemment difficile à contenir au quotidien – s’est trouvé une nouvelle troupe de vaillants musiciens décidés à l’accompagner à plein temps : les Sleeping Beauties, dont le premier album est sorti au beau milieu de l’été.

Sans surprise, cet événement, coincé entre un Euro de sinistre mémoire et des JO dont on n’avait déjà plus rien à faire au soir de la Débâcle du 10 juillet, s’est accompagné d’un retentissement nul, à tel point qu’on a failli le rater. Faut-il s’en offusquer, être en colère contre le monde entier ? Et comment ! car cet album des Sleeping Beauties est l’un des plus poignants qu’il nous ait été donné d’entendre depuis une paire d’années ; le fait qu’il soit constitué à 78% de beuglements possédés et d’apostrophes narquoises ne devrait en aucun cas justifier son absence de succès.

Effectuons ici une petite mise au point : à n’en point douter, Hart Gledhill n’est pas arrivé au rock’n’roll parce que ça faisait joli sur un C.V. Hart Gledhill est arrivé au rock’n’roll parce que c’est visiblement son mode d’expression le plus naturel. C’est ainsi suite au récent décès de son père et à l’affliction qui en a résulté que Gledhill a ressenti le besoin de reprendre du service et a fondé les Sleeping Beauties. Cet événement n’est bien sûr pas étranger à la tonalité sombre du disque dont le groupe a accouché.

Composées de plusieurs musiciens aguerris de Portland (tous aussi gras et crasseux que leur leader, ce qui ne devrait pas non plus justifier leur absence de succès), les Sleeping Beauties encadrent Gledhill plus posément que The Hunches en leur temps. Comprendre par là : leur penchant bruitiste est légèrement moins marqué que celui de leurs prédécesseurs, et leur album est produit autrement qu’à la truelle – ce qui constitue une grande nouveauté dans la discographie de Gledhill. L’album se partage entre véritables morceaux de bravoure rock’n’roll, frénétiques et teigneux (les mini-tubes « Meth » et « Wheeler », « Slumber Party »), et plusieurs passages ressemblant presque à de la pop, s’il n’était une atmosphère à couper au couteau  (les très belles « Merchants of Glue », « Southie », « Addicted to Drugs »).

Cette atmosphère est largement due aux interprétations habitées et prodigieuses que livre Gledhill sur chacun des morceaux du disque : alors que les premières secondes de celui-ci pourraient laisser croire que notre homme opte désormais pour un registre proche de celui d’un jeune Lou Reed, un premier éclat de voix à mi-morceau laisse comprendre que le voyage sera turbulent. Sleeping Beauties et passionnant car il est constamment impossible de savoir ce qu’il se passera dans les cinq prochaines secondes : Harthill déclame ses paroles comme s’il en dépendait de sa vie et se décharge vraisemblablement de tout ce qu’il a sur le cœur. Les deux guitares, bien épaulées par une batterie qui maintient impeccablement l’édifice, menacent de dérailler à tout instant. Les morceaux, bien que bordéliques en apparence, sont en vérité admirablement construits. Une écoute attentive du disque suscite un authentique émerveillement : le groupe est très bien en place, alors que les variations au sein d’un même morceau sont innombrables et que Gledhill semble en roue libre complète.

Ce dernier se fend de plus de paroles travaillées, dans lesquelles il livre ses états d’âme avec sincérité et un humour noir proche de celui des écrivains beat, au premier rang desquels William Burroughs. Tout y passe : invectives dirigées vers l’Oncle Sam (« Hands Across America », dans laquelle il réclame des « pipes pour les pauvres » et « la sécurité sociale pour les pervers »), peinture de la vie de junkie (« Meth », qui décrit la semaine d’un addict), tristesse liée au décès du paternel, le tout sur fond de misère sociale. L’un des grands moments du disque, brillant notamment par la qualité de ses paroles, demeure « 50’s Haircut / Golden Shoes », déambulation interlope menée grand train par un Gledhill vitupérant à tout va.

Sleeping Beauties est l’oeuvre d’un groupe de rebuts soudés derrière leur leader, partageant une même hargne qu’ils parviennent à transcender avec classe. « South Eugene », dernière chanson du disque, témoigne une dernière fois de cette aptitude à transformer le plomb en or : devant un parterre de guitares folk et country, Harthill s’époumone, provoquant des émotions contraires que les cinq hommes concilient sur une conclusion en apesanteur. Une belle fin pour ce disque éprouvant mais magistral, qui pourrait convertir les pauvres diables que les Hunches laissaient autrefois indifférents, et qui comblera sans peine les fans de ces derniers.

 

 

Tracklisting :

  1. Bobby & Suzie
  2. Meth *
  3. Wheeler *
  4. Potter’s Daughter
  5. Merchants of Glue *
  6. Slumber Party
  7. Hands Across America *
  8. Southie
  9. Addicted to Drugs
  10. 50s Haircut / Gold Shoes *
  11. South Eugene *

L’album est en écoute intégrale sur Spotify : https://play.spotify.com/album/6c6HuUrPds2SL5wxvDezZi

 

Vidéos :

« Wheeler »

Léo

Scribouillard double-sévreux, enthousiaste immodéré, ex-cédéphile.

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire