SOFT MACHINE – BBC Radio 1967-71 Du jamais entendu

(Hux 2003)

Oh joie! Quelle découverte! Chaque nouvelle édition des sessions enregistrées par l’institution britannique qu’est BBC Radio vaut son pesant d’or. Si on a aimé les Yardbirds, Who, Beatles, Pretty Things, Animals et autres groupes mythiques enregistrés live avec un bon son et sans cris de groupies, l’affaire devient énorme lorsqu’il s’agit d’un groupe aussi culte que Soft Machine. Il faut savoir que ce groupe pionnier du rock psychédélique a connu une histoire plutôt mouvementée et que dénicher certains de leurs morceaux des débuts relève de l’impossible – même en pirate.

En 1967, alors qu’il jouait régulièrement à l’UFO et que sa réputation commençait à croître en dehors de Londres, le quatuor de Canterbury perdit son guitariste fantasque Daevid Allen, interdit de rentrer en Angleterre après une tournée en France (il y resta pour ensuite former Gong, mais ceci est une autre histoire). Continuant en trio, le groupe enregistra son exceptionnel premier album (au son parfois chaotique néanmoins) entre deux concerts à New York où ils assuraient alors la première partie du Jimi Hendrix Experience. De retour en Angleterre, le bassiste/songwriter Kevin Ayers quitta le groupe pour glander à Majorque et écrire quelques uns des meilleurs albums de la fin des années soixante. Avant même la sortie de son deuxième album, Soft Machine (qui allait se débarasser du « The » rapidement) avait déjà connu le départ de deux membres importants. Seuls restaient le clavier  Mike Ratledge et le batteur à voix d’ange Robert Wyatt, jusqu’à l’éviction de ce dernier après Fourth et un tournant free-jazz de moindre intérêt.

Dans l’histoire de la pop, on a rarement connu groupe posséder autant de talents bruts – hormis évidemment, les Beatles, Led Zeppelin, les Who et peut-être les Stones. Allen, Ayers et surtout Wyatt sont devenus après Soft Machine des artistes aux univers singuliers, tous immensément respectés et adulés dans leurs domaines. Malheureusement, peu d’enregistrements du premier line-up du groupe existent à l’exception de leurs premières démos dans la compilation Jet Propelled Photographs.

Ce live à la BBC sorti en 2003 est providentiel car il permet de redécouvrir le Soft Machine originel, avec un son cristallin et des titres inédits. « Clarence In Wonderland », morceau figurant sur le premier album solo d’Ayers est ici présent dans une version agrémentée d’une contre-mélodie de Robert Wyatt. Simplement génial. L’album enchaîne avec « We Know what You Mean », sans aucun doute le grand moment de ce disque. Ce morceau rarissime, écrit et chanté par Kevin Ayers est un exemple de perfection pop de trois minutes. La mélodie, triste et magnifique, serpente d’un couplet à l’autre et surprend à chaque changement d’accord. La voix en arrière-plan de Robert Wyatt donne des frissons, l’orgue de Mike Ratledge ajoute une dimension tragique. Bouleversant.

La suite n’est qu’une succession de perles. Quand Robert Wyatt chante, on ne peut que pleurer. « Certain Kind », avec son solo d’orgue d’église, « Hope For Happiness » et « Instant Pussy », la pop chaloupée de « Strangest Scene » sont des grands morceaux, qu’on entend pour la première fois avec un son parfait. Une superbe redécouverte.

Le deuxième temps fort de l’album est « The Moon In June », le chef d’oeuvre de Wyatt où le batteur fait preuve d’humour en changeant les paroles pour les coller aux contexter et brocarder la politique de la BBC : « I can still remember the last time we played on Top Gear/…/and althought we loved our longer tunes/it seemed polite to cut them down/ to little bits/they might be hits ». En chantant ces paroles malicieuses sur un morceau de 13 minutes (un des premiers à dresser un pont entre jazz et rock sans être d’une chiantise insupportable), Wyatt nous permet de constater l’évolution supersonique de la musique dans les années soixante. On en a d’ailleurs une preuve supplémentaire avec le deuxième CD de cet album double où on voit Soft Machine cérébral, amputé de trois de ses quatre membres originels et guère intéressé par la pop. Ce tournant jazz a ses adeptes, on lui préfère largement la phase psychédélique des débuts.

Soft Machine était un groupe passionnant et novateur, d’une finesse inouïe. Cette compilation magnifique est une excellente manière d’aborder son oeuvre. Certains risquent même de ne jamais s’en remettre…

 

  

Tracklisting :

CD 1 :
1. Clarence In Wonderland    *
2. We Know What You Mean    *
3. Certain Kind
4. Hope For Happiness
5. Strangest Scene Recorded   *
6. Facelift/Mousetrap/Noisette/Backwards/Mousetrap Reprise
7. The Moon In June    *
8. Instant Pussy    *
9. Slightly All The Time/Out Bloody
Rageous/Eamonn Andrews 

CD 2:
1. Virtually
2. Fletcher’s Blemish
3. Neo-Caliban Grides
4. Dedicated To You But You Weren’t Listening
5. Eamonn Andrews/All White
6. Mousetrap/Noisette/Backwards/Mousetrap Reprise/Esther’s Nose Job

 

Vidéos :

« Clarence In Wonderland »

 
« Moon In June »
 
 

Eric

Rédacteur en chef, webmonstre, tête de veau, suiveur de modes, mauvaise foi.

3 Comments

  1. Un jour, j’ai voulu essayer SM, et j’ai acheté Fourth. Je l’ai passé une fois (il serait ptétentieux de ma part de dire "écouté") puis je l’ai mis dans mon étagère "hors-collection". Le free-jazz, très peu pour moi. Du coup j’ai été dégoûté de Soft Machine. Mais ce que tu dis me rassure, il faudrait peut-être que je retente le coup avec un des premiors albums.

  2. Je connais une autre version de ce disque, sorti sous le nom de Peel Sessions. Mais sans les titres 1à 5 et 8. Donc, ceci m’intéresse beaucoup. Ton article date de 2006. J’espère que, depuis, tu
    as revu ton opinion sur Soft Machine vol 2, Eric !

  3. Idem. J’irais même jusqu’au 7. Mais je déteste le 5, alors que j’adore le 4. Certes, la parti-pris jazz est le même, mais ma thèse est que le 4 est hopperien alors que le 5 est ratledgien. C’est
    une thèse, hein …

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