SYD BARRETT – The Madcap Laughs Une vue de l'abîme

(Harvest 1970)

Ce disque est le premier album solo sorti par le fondateur de Pink Floyd, qui fut définitivement évincé du groupe un an après la sortie de « Arnold Layne », le premier 45 tours du groupe, et huit mois après la sortie de The Piper At The Gates Of Dawn (l’album référence de la scène psychédélique britannique). La fragilité mentale de Roger Keith « Syd » Barrett a certainement été aggravée par les drogues (il était connu pour avoir une consommation démente de LSD), ce qui a peu à peu rendu son comportement quotidien impossible à gérer.

Réalisé dans les studios d’Abbey Road, l’enregistrement de The Madcap Laughs s’est déroulé en deux parties (la première a eu lieu au mois de mai 1968, et la seconde au début de l’été 1969) : lorsqu’ils en avaient le temps, David Gilmour et Roger Waters emmenaient Barrett à Abbey Road pour enregistrer les morceaux qu’il avait composés. Le plus souvent, les sessions se déroulaient en deux étapes : dans un premier temps, l’enregistrement du chant et de la guitare par Barrett, puis la production elle-même, qui devaient consister à ajouter à ces fragiles démos un accompagnement convenable. Robert Wyatt, Mike Ratledge et Hugh Hopper (à l’époque membres de Soft Machine) jouent notamment sur « No Good Trying » et « Love You ». Les anecdotes rapportées sur la vie de Syd Barrett et sur l’enregistrement de cet album sont assez nombreuses pour remplir un livre ; convenons de façon sibylline que sa réalisation fut difficile. Gilmour et Waters ont fait un travail extraordinaire pour que cet album puisse sortir. The Madcap Laughs est un disque-phénomène : en définitive, la production et les arrangements n’ont pas pour fonction d’accompagner ou d’orner les compos originales, mais bien de fournir aux morceaux une structure, puisque les bases des chansons elles-mêmes sont vacillantes. 

Les morceaux sont pourtant magnifiques ; les textes et la musique de Syd Barrett sont surprenants (son jeu de guitare est devenu plus imprévisible que jamais, sa guitare est accordée selon des principes assez personnels). Sa voix, elle aussi, est unique, alternant d’un extrême à l’autre (de « No Good Trying » à « Long Gone »), parfois à l’intérieur de la même chanson. La voix entendue sur l’extraordinaire The Piper at The Gates of Dawn (à peine trois ans plus tôt) s’est muée en un timbre unique aux vibrations chargées de douleur. Malgré les difficultés et la souffrance, ici aisément perceptibles, ce disque est d’une beauté surréelle ; The Madcap Laughs est un album d’une impudeur extrême ; il montre un artiste perdu qui semble se refermer de plus en plus sur lui-même. Syd Barrett était un homme malade, et les hésitations dans ses suite d’accords ou dans son chant laissent transparaître sa douleur de façon évidente (le morceau « If it’s in you » en est l’exemple le plus frappant).

En raison de la durée sur laquelle il a été enregistré, et du comportement de Barrett lui-même, le disque est assez hétéroclite : l’éventail va du son chargé de « No Man’s Land » (guitare saturée, basse excellente, et dernière strophe défigurée) aux arrangements minimalistes de « Dark Globe » et son cri déchirant « Won’t you miss me ? Wouldn’t you miss at all ? », en passant par les morceaux ou le son de Soft Machine est aisément reconnaissable… Le disque alterne les styles d’une chanson à une autre, mais l’émotion est partout. A moins d’être percepteur d’impôts (ou sourd, à la rigueur), il me paraît impossible de ne pas être ému à l’écoute de chansons comme « Dark Globe », de « Feel » ou de « Golden Hair » (une adaptation d’un poème de James Joyce). La première strophe de « She took a long cold look at me », par exemple, démontre d’autre part le talent d’écriture de Barrett: « She took a long cold look at me / and smiled and gazed all over my arm / she loves to see me get down to ground / she hasn’t time just to be with me ». L’écriture de Barrett, que l’on savait hantée par de créatures mythiques depuis le premier Pink Floyd, est aussi précise dans ses descriptions réalistes : « It’s no good trying to place your hand / where I can’t see because I understand / that you’re different from me » (« It’s no good trying»). The Madcap Laughs est un disque unique, sans équivalent; depuis sa sortie, cet album est devenu incontournable pour tous ceux qui s’intéressent un peu à la musique rock… Pourtant, le premier album solo de Syd Barrett est plus que cela : c’est un disque qui change pour toujours la vie de celles et ceux qui l’écoutent. 

 

 

Liste des chansons :

1.    Terrapin  *
2.    No Good Trying  *
3.    Love You
4.    No Man’s Land
5.    Dark Globe  *
6.    Here I Go
7.    Octopus  *
8.    Golden Hair  *
9.    Long Gone  *
10.    She took a long cold look
11.    Feel
12.    If it’s in you  *
13.    Late Night

  Pistes bonus (version CD EMI – 1994) :

14.    Octopus (1 & 2)
15.    It’s no good trying (5)
16.    Love You (1)
17.    Love You (3)
18.    She took a long cold look at me (4)
19.    Golden Hair (5)

Les pistes qui complètent l’album pour sa réédition CD sont l’occasion d’imaginer plus précisément le déroulement des séances d’enregistrements : dialogues approximatifs, chant à l’abandon, et un travail de production qu’on devine à la limite du possible… En 1988, la sortie d’Opel (une compilation de chutes de studios de Syd Barrett inédites en album) a offert d’autres exemples des passages de Barrett à Abbey Road. On y retrouve la même émotion, et on en conserve pour toujours l’impression d’un immense gâchis.

  

Vidéo :

« Octopus »

 

Vinyle :

The Madcap Laughs est un des albums les plus célèbres du label Harvest, filiale d’EMI dédiée au rock progressif et aux musiques expérimentales.

SYD BARRETT - The Madcap Laughs

 

Rémi

Rédacteur amiral, plombier polonais, dépoussiéreur d'étagères, objectivité totale.

5 Comments

  1. J’avais redécouvert Syd Barrett en écoutant le live de Gilmour au Robert Wyatt Hall dans lequel il reprend Terrapin et Dominoes. Je confirme que The Madcap Laughs et Barrett sont deux albums qui changent la vie. Bel article.

    • Je ne suis pas certain qu’il s’agisse du « Robert Wyatt Hall »… 🙂

      Joli lapsus, en tout cas! Le vénérable barbu avait cependant bien chante un morceau ce soir-la, avec son ami Gilmour.

  2. Oui je me suis un peu trompée… ce concert avait été tourné dans le cadre du Meltdown de Robert Wyatt au Royal Festival Hall de Londres en 2002. Mea Culpa. Il chante Comfortably Numb avec le barbu !

  3. Magnifique album, et grand artiste qui passera les restes de ses jours à jardiner , faire d’enormes feux dans son jardin, et autres achats de sucrerie dans les magasin de son quartier, mais pourquoi parler de gachit, faut il toujours aller au bout des choses, devenir ce que le destin attends de toi et suivre le chemin ou te mene le tapis roulant, moi je trouve courageuse sa demarche et reste convaincu qu’il etait tout a fait sain d’esprit jusqu’au bout d’ailleur les medcins n’on pas jugé utile de le placer en H.P
    ciao jojo

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