FRED NEIL – Fred Neil Génie méconnu

(Capitol 1966)

Au rang des grands oubliés de l’histoire de la pop music, Fred Neil fait figure de saint-patron. Auteur de chansons bouleversantes, Neil n’entrevit le succès que très brièvement en 1971 grâce à « Everybody’s Talking », morceau figurant sur la BO du film Macadam Cowboy. Malheureusement pour lui, le nom d’Harry Nilsson reste associé au morceau dans la psyché collective, car c’est la version de ce dernier et non l’original qui connut un succès populaire. Ceux qui voudront écouter la version par Fred Neil de ce classique du folk-rock des années 60, plus sobre et marquée par le timbre profond de son auteur, doivent à tout prix se procurer cet album paru en 1966 (et titré à l’origine Fred Neil mais opportunément renommé Everybody’s Talking après le succès de Macadam Cowboy, pour une incidence quasi-nulle sur les ventes de l’album).

Issu de la scène folk de Greenwich Village, Neil est un personnage qui sort des stéréotypes du folk-singer de son époque. Avec son physique ordinaire et sa voix de baryton rassurante, il n’avait rien de commun avec la morgue du Dylan flamboyant ou le folk sous LSD des hippies californien. Auteur-compositeur d’exception, Neil se contente ici d’une structure classique batterie/basse/guitare électro-acoustique (qu’il rehausse à l’occasion d’un harmonica ou d’une 12-cordes) pour enrober ses chansons magnifiques.

Dès l’ouverture sereine de « Dolphins » on sait qu’on a affaire à album d’exception. Neil croone tranquillement tout en portant un regard désabusé sur le monde. La force de son interprétation lui permet de s’approprier des chansons traditionnelles comme l’invraisemblable blues « Sweet Cocaine » où Neil chante « Sweet cocaine, running around my heart, my brain, oooh bittersweet / I say come in mama, come on quick / Cocaine makin’ you a poor boy, so sick » de façon primesautière. De la même façon, la ballade country « Green Rocky Road » devient dans la bouche de Neil une chanson d’une mélancolie profonde, l’interprète ajoutant une dimension tragique absente dans l’original (il n’y a qu’à comparer avec la version de Tim Hardin ou de Karen Dalton pour s’en rendre compte). Tout Nick Drake est dans cette chanson.

Les morceaux originaux de Fred Neil sont aussi magnifiques avec notamment « That’s The Bag I’m In », la mélodique « Ba-de-da » en face A, et ce « Everything Happens » habité. La face B, qui est proche de la perfection et s’ouvre sur l’immense « Everybody’s Talking », s’achève sur un raga assez avant-gardiste pour l’époque, mêlant sitars et tablas, intitulé  » Cynicrustpetefredjohn Raga » (une contraction des prénoms de tous les musiciens ayant participé à l’album). Un délire psychédélique qui contraste avec la tranquillité du reste de l’album et semble faire écho au trouble qui règne dans l’esprit du chanteur.

Cet album éponyme, le deuxième de l’auteur sous son propre nom après l’excellent Bleecker & McDougal, fut aussi son dernier en studio. Neil, qui avait eu un succès au Top 40 avec « Candy Man » (justement tiré de Bleecker & McDougal), se contentait des royalties qu’il touchait et décida de ne plus travailler que si le besoin financier s’en ressentait. Il refusa notamment de jouer à Woodstock en 1969 et de passer au Johnny Cash Show en 1970. Grâce à (ou à cause de) l’argent apporté par le succès d' »Everybody’s Talking », Fred Neil n’enregistra plus aucun disque jusqu’à sa mort en 2001, ne donnant des concerts que lorsque l’envie lui en prenait. Au début des années 80, il se retira complètement du monde au point que même ses proches ignoraient où ils vivait, et créa une association nommée Dolphins Project consacrée à la sauvegarde des dauphins. Jusqu’à sa mort, les textes de la chanson « The Dolphins » semblaient ainsi résonner en lui : « I’m not the one to tell this world how to get along / I only know the peace will come when all hate is gone / I’ve been searchin’ for the dolphins in the sea / And sometimes I wonder/ Do you ever think of me ».

  

 

Tracklisting :

  1. The Dolphins (Neil)   *
  2. I’ve Got A Secret (Didn’t We Shake Up Sugaree) (Elizabeth Cotten/arr.:Neil)  *
  3. That’s The Bag I’m In (Neil)
  4. Badeda (Neil)  *
  5. Faretheewell (Fred’s Tune) (Trad./arr.: Neil)
  6. Everybody’s Talkin’ (Neil)  *
  7. Everything Happens (Neil)
  8. Sweet Cocaine (Trad./arr.: Neil)  *
  9. Green Rocky Road (Trad./arr.: Neil)   *
  10. Cynicrustpetefredjohn Raga (Neil/Childs/Forsha/Wilson/Mundi)

  

Quelques morceaux :

« Everybody’s Talkin' »

 
« Green Rocky Road »
 
 
« The Dolphins »
 
 

Eric

Rédacteur en chef, webmonstre, tête de veau, suiveur de modes, mauvaise foi.

6 Comments

  1. Et justement, je l’écoutai ce matin, quel hasard. Effectivement, chef d’oeuvre « oublié », mais avec des guillemets parce qu’il avait eu droit à un bel article agiographique dans R&F il y a un an ou deux, tout de même.
    Il faudra que je me replonge dans les deux albums Elektra, achetés il y a quelques temps et un peu laissés de côté à cause de ce LP « évident » qui tend à tirer la couverture à lui.

  2. Bio intéressant. Je suis rassurer de ne pas racconter n’importe quoi, l’autre disque m’a parru bien Blues. D’ailleurs le label chanteur Folk est un peu reducteur/trompeur ? (ou alors c’est moi qui reduit le Folk aux stereoptypes « morgue du dylan flamboyant/folk sous lsd des hippies californiens » lol… très drôle ! XD)

  3. merci pour cette projection sur un artiste méconnu et surtout félicitations pour avoir chroniqué coup sur coup sur l’essentiel de la production de Fred Neil. Merci pour les liens et pour les vidéos.

  4. Il est faux de dire que cet album est le dernier de Fred Neil : l’année d’après il va faire Sessions qui préfigure le Lorca de Tim Buckley et en 1972
    paraitra Other Side Of This Life (en partie Live).

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