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THE STROKES – Is This It

(Rough  Trade 2001)

Vingt ans après sa sortie, le premier album des Strokes est bien plus qu’un album, c’est une des pierres angulaires du rock du XXIe siècle.  Tout de suite les grands mots ! Mais qu’on fait les Strokes pour mériter autant d’emphase ? Un excellent premier album de pop indé à la patine garage et, accessoirement, ils ont remis au goût du jour un mot de quatre lettres, autant synonyme d’un genre musical que d’un style de vie et d’un état d’esprit immortel : le rock. Et tout cela en une petite demi-heure. C’est tout ?

Une petite remise en contexte s’impose à ce moment de l’article. Vous souvenez-vous de l’état de la scène musicale au tournant du XXIe siècle ? A l’époque, Radiohead était considéré quasi unanimement comme le “meilleur groupe du monde” et fascinait le grand public avec ses expérimentations electro.  Les groupes britpop étaient en plein déconfiture, la scène rock américaine était squattée par des groupes post-grunge tendance metal comme Korn ou Limp Bizkit qui tentaient une abominable fusion rap et metal, des blaireaux punk-rock crétins (Offspring, Green Day) ou des indie-rockeurs larmoyants façon Sparklehorse.

L’ambiance était à la fin de siècle, dépressive, nihiliste presque. Placebo et Smashing Pumpkins et des dizaines de groupes über-sensibles en faisaient leur fonds de commerce, et la seule musique festive et créative venait de l’electro, en particulier versant French Touch avec Daft Punk, Cassius et Air. Bref, le rock était en état de mort clinique, et si une scène garage internationale était alors vivace et inspirée, seuls les spécialistes du genre étaient réellement au courant en ces temps pré-internet. 

Et puis surgirent The Strokes. Cinq gosses de riches trop beaux pour être honnêtes, sapés en jeans serrés, vestes cintrées et Converse. Musiciens doués, menés par un chanteur au charisme fou, au blaze mortel (Julian Casablancas, né rock star) et auteur surdoué de chansons faisant la synthèse entre le Velvet Underground et Television. L’incarnation du New York Cool. En onze morceaux envoyés en une demi-heure, ces mecs ont réglé l’affaire. La presse est devenue dingues d’eux, tous les labels ont commencé à chercher leur version des Strokes. De tous les pays, des groupes de rock en The (comme on disait à l’époque) ont commencé à déferler sur les ondes : The White Stripes, The Vines, The Hives, puis The Libertines, The Datsuns, The Coral… Avec Is This It, The Strokes ont ouvert la porte à un improbable retour du rock et donné à nouveau envie au kids de s’acheter des guitares.

Les sauveurs du rock ? Bien malgré eux. Le poids de ce sobriquet qu’on leur a attribué dès la sortie de leur premier single (“The Modern Age”, qui a rendu le NME complètement zinzin) a eu une influence négative sur la carrière du groupe qui n’a jamais su se montrer à la hauteur de son fantastique premier album. Du jour au lendemain, The Strokes sont devenus la nouvelle monarchie du rock international, le groupe à suivre, celui qui écrivait l’Histoire. Casablancas s’est réfugié dans l’alcool, le guitariste Albert Hammond Jr dans les drogues dures. S’ils ont fait ensuite des albums cohérents et ont encore écrit quelques grandes chansons, jamais dans son histoire le groupe n’est parvenu à retrouver la perfection pop, la cohérence et la douce folie d’Is This It

La formule des Strokes ici est assez simple, mais terriblement efficace : une rythmique sautillante, volontiers sous influence surf, une guitare rythmique frénétique sur la main droite, des solos de guitare emplis de panache (tellement marquants que le public entonne aujourd’hui en concert), des mélodies pop, des refrains enthousiasmants, une voix légèrement saturée.  Le premier album des Strokes est un condensé de ce que la musique new yorkaise a produit de plus marquant. Il y a du Lou Reed dans la façon qu’a Casablancas de poser ses mots, du Television dans les interactions guitaristiques, du Jonathan Richman façon Modern Lovers des débuts dans l’évidence pop. 

Voici un album rare, dans lequel chaque morceau aurait pu sortir en single :  la mélodie désabusée de “Is This It” et sa ligne de basse magique, “The Modern Age” avec son solo ébouriffant, “Soma” et sa montée progressive propre à vous filer des frissons, le refrain magique de “Barely Legal”, l’évidence pop de “Someday”, les sinuations de “Alone, Together”, l’hymne powerpop “Last Night”, la patine new-wave de “Hard To Explain”, le riff ultime de “New York City Cops”, la ballade ténébreuse “Trying Your Luck”, l’insistante “Take It Or Leave It”. Aucun faux pas. All killer, no filler comme disent les anglais.  Un classique, que même les polémiques (la pochette censurée aux USA, le remplacement de “New York City Cops” par la fadasse “When It Started” suite aux attentats du 9 septembre 2001 au World Trade Center) n’ont pas pu émousser.

Is This It n’est pas le meilleur album de tous les temps. Is This It n’est peut-être même pas le meilleur album de 2001 (on aime beaucoup celui-ci aussi, et celui-là), mais c’est l’album le plus important de 2001, et peut-être même du XXe siècle. Ceux qui les ont snobés à leurs débuts pour de mauvais argument (pas assez punk, bourgeois, trop poseurs, trop soutenus par la presse mainstream…) ont depuis mille autre raisons de les haïr (à commencer par leurs discographie récente), mais il est une chose qu’il est impossible de minimiser : l’influence de ce disque et son importance. C’est une chose d’être un bon album, c’en est une autre d’être un album historique. 

 

Tracklisting

1 Is This It *  
2 The Modern Age *
3 Soma
4 Barely Legal *
5 Someday *
6 Alone, Together
7 Last Nite *
8 Hard To Explain
9 New York City Cops *
10 Trying Your Luck *
11 Take It Or Leave It

 

Vidéos

“The Modern Age”

“Last Nite”

“Hard To Explain”

“Someday”

Rédacteur en chef, webmonstre, chapeau rond, suiveur de modes, mauvaise foi.

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