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CUT WORMS – Nobody Lives Here Anymore

(Jagjaguwar 2020)

Max Clarke, l’homme qui se cache derrière le pseudonyme de Cut Worms, est un personnage qui a de quoi fasciner pour peu qu’on prenne le temps de se pencher sur son cas. A première vue, nous avons affaire à un personnage d’intello New Yorkais hirsute, grommelant, à l’élocution hachée et au regard fuyant, vraisemblablement mal à l’aise dans ses pompes.

Pourtant, dès lors qu’il s’empare d’une guitare et commence à entonner ses chansons, l’auditeur assiste à une transfiguration qui laisse pantois : le chanteur donne immédiatement l’impression de s’épanouir, laissant entendre une voix grave et profonde à l’expressivité frappante, proche de celle de John Lennon et le plus souvent enrichie d’harmonies dignes des Everly Brothers. Son jeu de guitare, lui aussi, intrigue par son mélange de plans tirés du country-blues, du folk et de rock ‘n’ roll 50s tendance Buddy Holly, éminemment mélodieux quoiqu’un peu chancelant, proche dans l’esprit de certains autres musiciens discrets et solitaires tels que Mr David Viner. Le genre d’artisans délicats, d’outsiders humbles et attachants dont on ne sait jamais trop s’ils sont Anglais ou Américains et qu’on adore par ici. 

Cultivant d’emblée une forme de secret et de retenue, Cut Worms s’est fait remarquer en 2017 en publiant chez Jagjaguwar (Foxygen, Angel Olsen) un EP intitulé Alien Sunset, composé de démos enregistrées dans sa chambre qui sonnaient toutes comme de fastueux trésors enfouis. Cette première publication officielle apparaît aujourd’hui comme une déclaration d’intention dont Clarke ne s’est toujours pas départi : timidité revêche (rien de tel que d’affirmer que des morceaux sont encore des démos pour ne pas les assumer tout à fait), morceaux pop et folk construits avec le soin d’un musicien conscient de l’importance des traditions musicales, mélodies vivifiantes et textes constamment traversés de fulgurances poétiques. Un an plus tard, Clarke rejoignait Jonathan Rado (tête pensante de Foxygen et producteur des Lemon Twigs ou de Weyes Blood) dans son studio et enregistrait avec lui un premier album qui confirmait nos espérances. Hollow Ground contenait quantité de morceaux formidablement bien écrits et interprétés, et le passage à un son plus propre ne dénaturait pas les merveilles qu’on pouvait déjà entendre sur Alien Sunset

Pour ce nouvel album, Clarke a décidé de se rendre au Sam Phillips Studio à Memphis, un lieu mythique qui indique la volonté du musicien d’inscrire son oeuvre dans le grand livre de la musique américaine traditionnelle. En compagnie de son seul batteur et du producteur Matt Ross-Spang (qui s’est déjà illustré en produisant les deux premiers albums de la country woman Margo Price), Cut Worms a concocté rien moins qu’un double album, qui le voit pour la première fois assumer entièrement sa musique.

Pas question ici de démos, pas de production parfois scintillante comme celle effectuée par Rado sur Hollow Ground (qui seyait pourtant déjà bien aux morceaux de Clarke) : voix mixée bien en avant, guitares acoustiques aux rythmes, tremolo sur les guitares électriques, guitare lap steel, basse et batterie discrètes, quelques choeurs féminins (interprétés par sa petite amie Caroline Gohlke), harmonies vocales limpides par Clarke lui-même, quelques discrètes notes de piano honky tonk ici et là. Tout, dans ces arrangements qui mettent en valeur les mélodies et les paroles, indique une forme de confiance en des morceaux qui brillent à nouveau par leur immédiateté, malgré leur longueur et la prolixité de l’artiste. Les temps forts et les passages mémorables sont nombreux, et l’ensemble ne souffre pas d’une longueur qu’on aurait pu redouter (77 minutes au compteur, tout de même).

Signe de cette réussite, chaque titre s’écoute très bien indépendamment du reste de l’album, quand bien même celui-ci fait montre d’une cohérence constante. Les genres se télescopent habilement, sans que le mélange semble forcé ou outrancièrement référentiel. Le premier disque lance l’album sur des bases impressionnantes, avec ses longs morceaux emplis de ruptures et de textes amples (“Unnatural Disaster”, “Last Words To A Refugee”, “Veteran’s Day”). Plus tard, “A Love So Fine” et “Baby Come On” font voisiner le son des girl groups spectoriens avec celui des Beatles de 1964-65. Le second disque contient lui aussi son lot de grands morceaux (la triplette finale, sublimes ballades fantômes). Les textes oscillent entre simplicité désarmante, allusions à l’actualité et formules cryptiques dignes de Dylan ou de Cohen, laissant à l’auditeur le choix d’interpréter à son bon vouloir ce qu’il y entend. A nouveau, son jeu de guitare, sur les courts solos en particulier, semble s’inspirer de monstres sacrés du country-blues tels que Reverend Gary Davis ou Elizabeth Cotten. Avec cet album, Cut Worms achève de nous convaincre de son importance sur la scène indépendante contemporaine : on a beau chercher depuis plusieurs années, on ne trouve personne qui parvient comme lui à mobiliser tant de pans délaissés de la musique des années 1950 – 1960 et à les condenser dans une oeuvre si moderne, dense et passionnante.

En avril 2020, peu de temps avant l’annonce de la publication de son nouvel album, Clarke avait entrepris de publier chaque semaine des reprises de standards de la musique populaire anglo-saxonne (Everly Brothers, Beatles, Beach Boys, Merle Haggard, Daniel Johnston, Arthur Alexander, The Masters Apprentices, The Shocking Blue, Bobbie Gentry, etc.). Des reprises humbles et érudites qui ne prétendaient pas réinventer les chansons ni le fil à couper le beurre, interprétées simplement, touchantes par leur déférence et leur sincérité, par la foi dans le pouvoir de morceaux bien écrits dont elles témoignaient. En amont du disque magnifique qu’il nous donnait à entendre quelques mois plus tard, ce court épisode donnait l’occasion à son auditeur de mieux cerner le drôle d’oiseau qu’est Cut Worms : un doux rêveur solitaire au talent extraordinaire, qui parvient à s’inscrire dans un glorieux héritage musical en réussissant à le vivifier constamment. On ne sait pas encore s’il parviendra à obtenir la reconnaissance qu’il mérite, mais en l’espace de trois ans, il est d’ores et déjà parvenu à s’installer très haut dans notre petit panthéon personnel, aux côtés de ces quelques artistes qui savent nous combler dans toutes les circonstances de la vie.

 

Tracklisting

  1. The Heat Is On
  2. Unnatural Disaster*
  3. Last Words To A Refugee*
  4. All The Roads*
  5. Every Once In A While
  6. Looks Like Rain
  7. A Love So Fine
  8. Veteran’s Day*
  9. Sold My Soul*
  10. Castle In The Clouds*
  11. Baby Come On*
  12. Walk With Me
  13. Won’t Get It Right
  14. Always On My Mind
  15. The Golden Sky*
  16. God Bless the Day*
  17. Cave of Phantoms*

Clarke, graphiste au civil, a illustré chacune des chansons du disque par une vignette :

 

Vidéos

“Sold My Soul”

“Veteran’s Day”

“Castle In The Clouds”

Scribouillard double-sévreux, enthousiaste immodéré, ex-cédéphile.

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