PINK FLOYD – A Saucerful Of Secrets Emancipation psychédélique

(EMI 1968)

Souvent jugé comme disque de transition et peu considéré dans l’imposante discographie du groupe, A Saucerful Of Secrets est sans doute l’album le plus douloureux de Pink Floyd. C’est un disque de rupture, d’émancipation, souvent incertain, qui voit le groupe hésiter entre plusieurs voies. Paradoxalement, c’est ce qui fait la richesse.

A Saucerful Of Secrets est le deuxième album de Pink Floyd, le premier sans Syd Barrett comme membre permanent du groupe, devenu ingérable et écarté en raison de son instabilité mentale. Après la fantaisie psychédélique et la créativité débordante de The Piper At The Gates Of Dawn paru l’année précédente, Pink Floyd s’est retrouvé sans leader au moment de plancher à un nouvel album. Sans compositeur attitré, sans chanteur, sans guitariste, le groupe s’est retrouvé face à ses responsabilités, seul devant le vide (l’acronyme du titre de l’album en témoigne – SOS). L’anecdote est restée célèbre : pour visualiser la direction à prendre, ces trois architectes en herbe qu’étaient Nick Mason, Rick Wright et Roger Waters ont alors construit leur disque de façon méthodique, en travaillant la structure de l’album à l’extrême, et en gérant temps forts et temps faibles, schémas à l’appui.

Côté écriture, Rick Wright et Roger Waters ont ainsi forcé leur nature pour composer des morceaux. Côté personnel, le groupe et son label ont sondé divers guitaristes en exercice (Jeff Beck fut un moment considéré) pour porter leur choix sur un vieux pote de Cambridge, Dave Gilmour, capable de chanter aussi bien que de jouer du blues. Bien évidemment, son apport s’avéra considérable par la suite au point que de nos jours certains considèrent qu’il symbolise à lui seul le son de Pink Floyd.

A Saucerful Of Secrets est un album étrange car on y trouve à la fois Syd Barrett et David Gilmour, mais jamais ensemble. Syd n’est présent que sur trois morceaux : sa propre composition « Jugband Blues », et plus discrètement sur « Set The Controls To The Heart Of The Sun » et « Remember A Day ». Sur les quatre autres morceaux, Gilmour, dont le style est encore en gestation, se contente de jouer à la façon de Barrett pour coller au son du groupe. C’est particulièrement marquant sur « Corporal Clegg », une chanson pop écrite par Waters, manifestement inspirée de l’écriture de Barrett. On peut voir dans ce morceau – et dans les singles oubliés de la même époque « It Would Be So Nice » et « Point Me At The Sky » – une des dernières tentatives de Pink Floyd de faire des chansons pop à la Syd Barrett.

D’un autre côté, la prise de pouvoir du duo Waters-Wright à l’écriture marque l’avènement du Pink Floyd planant et expérimental. Rick Wright écrit et chante « See Saw » et « Remember A Day », deux morceaux vaporeux aux mélodies sereines où son clavier Farfisa et son piano font merveille. De son côté, Roger Waters propose « Set The Controls For The Heart Of The Sun », son premier chef d’oeuvre, trippant et méditatif, ainsi que l’ouverture « Let There Be More Light » à l’intro de basse maintes fois samplée. L’aspect expérimental de Pink Floyd était déjà manifeste dans l’album précédent avec « Interstellar Overdrive » et ses 10 minutes d’improvisation. Le groupe va encore plus loin ici avec le morceau éponyme « A Saucerful Of Secrets » en début de face B, une pièce avant-gardiste de 12 minutes décomposée en plusieurs mouvements : 3 minutes de bruits dissonants de piano et de clavier (« Something Else »), 3 minutes de batterie frénétique (« Syncopated Pandemonium « ), 1’30 » d’orgue hanté (« Storm Signal ») avant un final nommé « Celestial Voices », apaisé et aérien.

C’est cette approche double du groupe qui rend A Saucerful Of Secrets immensément intéressant. Plus accessible que les albums suivants du groupe (notamment Ummagumma), mais assez barré pour intéresser les amateurs de musique expérimentale, A Saucerful Of Secrets concilie facilité pop avec une certaine exigence underground.

Mieux encore, l’album contient avec « Jugband Blues » un des morceaux les plus traumatisants jamais écrits sur la folie. Syd Barrett y chante un texte autobiographique dans lequel il explique à ses proches qu’il se rend compte qu’il est en train de perdre pied et s’en excuse (« It’s awfully considerate of you to think of me here / And I’m most obliged to you for making it clear / That I’m not here« ). Sur une mélodie faussement gaie, Barrett livre une de ses interprétations les plus fortes avant un final, superbe, où la voix de Barrett semble sortir d’outre-tombe pour poser une ultime question provenant de son esprit dérangé « And what exactly is a dream ? And what exactly is a joke ?« . Un chant du cygne magnifique qui donne une dimension tragique à l’album.

 

 

Tracklisting :

1. Let There Be More Light *
2. Remember a Day *
3. Set the Controls for the Heart of the Sun *
4. Corporal Clegg
5. A Saucerful of Secrets *
6. See-Saw
7. Jugband Blues *

  

Vidéos :

« Let There Be More Light »

 
« Remember A Day »
 
 
« Set The Controls For The Heart Of The Sun »
 
 
« Corporal Clegg »
 
 
« A Saucerful Of Secrets » (extrait complètement dingue du Live At Pompeii)
 
 
« Jugband Blues »
 

 

Vinyle :

Une des plus belles pochettes de l’ère psychédélique, qui reprend des graphismes d’un épisode de Dr Strange, un super-héros mystique de Marvel.

Eric

Rédacteur en chef, webmonstre, tête de veau, suiveur de modes, mauvaise foi.

4 Comments

  1. Assurément un magnifique album, celui avec lequel j’ai découvert le Floyd et, par voie de conséquence, qu’un autre rock’n roll était possible. Ce qi n’est pas rien;
    Eric : peux-t-on espérer une chronique de Soft vol 2 one of these days ?

  2. Je trouve cet album magnifique.

    A propos du morceau éponyme, je connais trois versions majeures :
    – celle tirée de « A Sauceful Of Scerets »
    – celle de l’album « Ummagumma »
    – celle du « Live de Pompéi »

    Je trouve que chacune de ces trois versions ont une teinte différente. Celle d’Ummagumma semble plus plus travaillée et mûre. En revanche je trouve qu’elle perd un peu du côté planant, crystallin
    (limite angoissant) de la version de l’album éponyme.
    Pour la version du Live à Pompéi, elle est plus violente et plus speed (la vision de Waters frappant de toute ses forces sur les cymbales et le gong y joue aussi). La première partie du morceau
    semble d’ailleurs précipitée dans le passage percussif démentiel de Masson, et c’est un peu dommage (dans les 2 autres versions, on y est amené plus sereinement). En revanche, les images de Waters
    frappant les cymbales et Gilmour assis et caressant sa guitare sont inoubliables.

    Bref, c’est d’la bonne soudure !!! 🙂

  3. très bonne vision de l’album, tout ce qui a fait le floyd et tout ce qui le fera par la suite s’y trouve (subtile paraphrase « d’album de transition »). album pas indispensable dans le monde du
    rock’n’roll mais indispensable pour quiconque s’intéresse à l’histoire musicale du floyd

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