RUBBLE Vol.11 – Adventures In The Mist Miroir des Rubble

Ceci est l'article 12 sur 21 de la série RUBBLE

 

À mi-parcours, le voyageur émerge de la mer des nuages. La redescente s’amorce-t-elle, le déclin prévisible ? Combien de sommets encore, de pics, combien de pentes sablonneuses? Abîmes glauques ou silves inviolées, landes arides ou pays de cocagne ? Ainsi – en toute modestie – de l’auditeur-explorateur des Rubble. Dix disques déjà, dix disques encore : sur ce seuil symbolique, reprenons, si vous le voulez bien, notre souffle. En effet, il en faut de l’abnégation, pour affronter cette anthologie mégalomane ! Sans nul doute la plus vaste. A vue de nez, seuls les rockab’ maniaques des Bison Bop vont plus loin. (Combien de volumes, eux, au juste ? Soixante, septante, nonante ? Les compilateurs eux-mêmes ont dû renoncer à compter.) Vingt disques, c’est long, trop long, grinceront les pisse-menus, les ladres, les regardants ; les théoriciens ascétiques et autres mangeurs de tofu séché. Trop, oui, dans le cas par exemple de Peebles, cette série aînée aux pétaradants démarrages ponkoïdes, mais dont les dernières sorties réquisitionnaient les fonds de tiroirs. Vingt disques, cela certes ne s’avale pas d’un coup, et se digère plus mal encore ; un prudent régime de plusieurs années est recommandé. Malgré tout, l’honnêteté intellectuelle invite à se ranger à l’avis de nombreux disquaires et connaisseurs : il n’y a pas grand-chose à jeter là dedans. (Sans vouloir vous effrayer, ce n’est pas près de changer ; jetez un œil au programme du dernier volume : Blossom Toes, Soft Machine, Arthur Brown, Art, The David : du troisième choix, une telle sélection ?) Soyons clairs : le boulot n’est pas fini. Alors réjouissons-nous. Après un hiver entier, consacré à l’exégèse de notre collection, la manne popsike, loin de se tarir, nous abreuvera en sitar et en phasing de longues semaines encore. Troubadours punks solitaires, chemineaux mods sans boussole, réjouissez-vous ! En ce monde ingrat où tout fout le camp, où règnent impudents les plumitifs à la solde des Gonjasufi et autres Zola Jesus, vous savez, ce vaste complot de louches lascars anti-fuzz aux pochettes photoshoppées et patronymes rédhibitoires à en ébaubir sans remède tout Néanderthalien de notre acabit, The Rubble Collection demeure pierre de touche du Goût, du Bruit et de la Fureur.

Adventures In The Mist s’enorgueillit d’une première face sans faute, où alterne pop dynamique ou légère, avec la majesté de morceaux plus ambitieux. On déambule parfois même en des brumes mystiques inattendues. Rien d’étonnant : retour à l’excellent catalogue Decca, déjà pratiqué par Electric Crayon Set ou Clouds Have Groovy Faces ; un répertoire connu parce que souvent compilé, mais si intéressant qu’on ne se plaindra pas, d’autant moins que notre programme du jour dépasse allégrement en qualité les deux volumes susnommés.  

Ce disque plaît d’abord par sa densité et sa cohérence, due au petit nombre de groupes au sommaire. Pour la plupart, des valeurs sûres ou de vieux copains, que l’on se réjouira de retrouver en pleine possession de leurs moyens. En effet, au fur et à mesure de l’écoute de notre anthologie, le paysage sonore d’une époque se dessine, toute une constellation de petits maîtres raffinés du psychédélisme anglais. Pas de bêtises, ici, le compteur est bloqué sur 1967 et 68. Deux titres de The Attack (groupe majeur dont on a déjà dit tout le bien que le gotha sixties devrait penser) ; deux Poets, armés de leurs flutiaux, toujours aussi stylés; deux Fairytales aériens. On avait également déjà entendu Turquoise (un « Woodstock » entraînant), les Fire encore sous ascendant The Move (« Treacle Toffee World », face B de « Father’s Name Was Dad »), les très anglais Californians, armés, eux, de leurs clavecins ; et les farfelus The Ice (« Ice Man », inoubliable ode à Mr. Freeze). Rien à jeter parmi toutes ces compositions mémorables et ces classiques potentiels.

Même au rayon inévitable des fameux Inconnus au Bataillon, la qualité est élevée. Cherry Smash, avec une compo signée Tony Hazzard (Manfred Mann, Lulu, Hermans Hermits…), et des Sauterelles suisses proposent deux morceaux de pop bien frappée, lardée de fuzz bienvenue. Il convient aussi de faire un sort particulier aux œuvres complètes (deux titres) de Felius Andromeda. Felius Andromeda ! Un de ces noms incongrus et immodestes comme on les adore. La vague Procol Harum a sans doute traumatisé plus que de raison ces proto-hippies un peu frappés. Libre aux arbitres des élégances de se gausser hautement de leur mysticisme troupier (leur 45 tours aurait été enregistré dans une église au nord de Londres). On confesse pourtant, sans trop de fard, un plaisir coupable à l’écoute de ces orgues de pâtisserie aux violons enrobés de traviole ou ces lignes de chant approximativement séraphiques…

C’est cependant au début du disque que se détachent deux morceaux somptueux, hiératiques, complaintes étranges distillant l’angoisse, parmi nos préférés des Rubble. « Wind Of Change » de The Accent (plus connu pour le grand « Red Sky At Night »), hypnotise d’emblée ; un chant voilé, quasi faux, peine à émerger des nappes de fuzz et des rythmes cahotiques tribaux. L’atmosphère rituelle évoquerait presque le shoegaze. Puis, l’entêtant leitmotiv au piano d’un autre groupe au nom parfait, The Plague, fascine tout autant. Leur poétique « Looking For The Sun », son couplet neurasthénique, son refrain nerveux et crispé, nous le confirme : Adventures In The Mist, ce titre suggestif ne trompait pas.  

Par où aborder les Rubble ? Légitime question du néophyte débordé. On oserait proposer, en guise d’introduction idéale, ce disque remarquable, facile d’accès et homogène ; beau témoignage d’une époque bénie, solide compendium d’une anthologie inépuisable.  

 

  

Tracklisting :  

1. The Accent – Wind Of Change *
2. The Poets – Wooden Spoon
3. Felius Andromeda – Cheadle Heath Delusions
4. The Plague – Looking For The Sun *
5. The Fairytale – Listen To Mary Cry
6. Fire – Treacle Toffee World
7. The Attack – Colour Of My Mind *
8. The Californians – Follow Me
9. The Fairytale – Guess I Was Dreaming *
10. Felius Andromeda – Meditations *
11. The Sauterelles – Dream Machine
12. The Attack – Lady Orange Peel
13. The Poets – In Your Tower
14. Turquoise – Woodstock *
15. Cherry Smash – Fade Away Maureen
16. Ice – Iceman *

 

Vidéos :

Felius Andromeda – Meditations

Les Sauterelles – Dream Machine

The Poets – Wooden Spoon

The Accent – Wind Of Change

 
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Béroalde de Fuzz

Béroalde de Fuzz : plume flamboyante, garagiste nanardais, exhumeur de syntagmes.

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