(Strangefolk 2026)
Il y a une époque où parler de Kula Shaker et les défendre tenait de la posture militante.
Durant la première décennie des années 2000, il était de bon ton dans la presse et l’opinion publique de se gausser du groupe, d’en parler comme d’une inexplicable hallucination collective, un des symptômes les plus apparents du pétage de plomb collectif que fut la Britpop. Détesté par le tout-puissant NME, érigé comme symbole d’une génération de groupes britanniques trop tournés vers le passé et empreints de romantisme pour les années 60, Kula Shaker était le groupe anti-cool par excellence avec son mysticisme et son premier degré, à une époque où le détachement suave et la pose travaillée étaient de rigueur.
Un premier hiatus a eu lien entre 1999 et l’album culte mais honni Peasants, Pigs And Astronauts, et 2007, avec la résurrection sublime de Strangefolk. Un disque à peu près introuvable (sorti uniquement en CD à l’époque et indisponible sur Deezer et Spotify aujourd’hui) que peu de monde a entendu à sa sortie. La presse spécialisée est passée complètement à côté à l’époque. Heureusement, sur internet et la toile de blogs, webzines et sites de fans, un noyau dur d’amateurs de rock psychédélique a partagé la bonne parole avec un donquichottisme certain. Le groupe allait confirmer peu après avec le fabuleux Pilgrim’s Progress avant de se remettre sur pause.
Il fallut cette fois-ci attendre cinq ans pour que le groupe ne revienne avec K2.0, disque moins inspiré qui a un peu tiédi les ardeurs des fans mais leur a permis de pouvoir — enfin — de les voir jouer sur scène. C’est ainsi, qu’assez étrangement, Kula Shaker a repris ses galons de groupe qui compte, livrant des albums avec une régularité étonnante, sans que ce ne soit plus un événement rarissime. La presse en parle, les interviews sont nombreuses, les disques sortent dans des éditions vinyle collector hors de prix. Bref, la machine est relancée, et dans un monde où Blur, Oasis, Supergrass et Pulp se reforment de façon aléatoire, Kula Shaker est devenu le groupe britannique de sa génération le plus régulier et actif.
Le seul problème à tout ça, c’est que leurs albums ne sont plus passionnants. Quand on s’accrochait jadis durant une demi décennie à une douzaine de morceaux sublimes qu’on essayait de faire écouter à qui le voulait bien, on a désormais droit tous les deux ans à des albums un peu trop longs et moins inspirés. Oh certes, il y a toujours une poignée de morceaux qui restent, c’est toujours formidablement bien fait, mais on aurait bien du mal aujourd’hui à dire à qui que ce soit : “il faut absolument que tu écoutes le nouveau Kula Shaker“. Non. aux fans de musique psychédélique, on dirait plutôt d’aller écouter des jeunes groupes tels que Mansion’s Cellar, Sharp Pins ou Melin Melyn, ou de revisiter les premiers albums de la bande à Crispian Mills.
Et alors qu’une nouvelle génération de journalistes et de blogueurs s’enthousiasme sans retenue aucune sur ce Wormslayer, on s’interroge sur ce revirement. Kula Shaker serait devenu cool ? C’est bien la dernière chose à laquelle on se serait attendue. Et pourquoi pas Kaiser Chiefs tant qu’on y est ? Le rock est-il si mal en point ? Ce qui est formidable avec Crispian Mills, c’est que tout au long de sa carrière il n’a jamais changé : c’est un mec qui fait preuve d’une forme d’idéalisme, prônant l’amour universel avec la béatitude de quelqu’un qui a grandi avec des parents hippie, et le chantant avec foi, tout en gardant une forme d’humour vindicatif dans certains de ses textes.
Wormslayer est un album empli de ces passages indianisants qui font l’identité et le charme de Kula Shaker. On pense à “Good Money”, emplie de tablas, qui fait d’ailleurs un clin d’oeil amusant à “Tattva”, le giga-tube du groupe, sorti il y a plus de trente ans. L’intérêt, pour le fan de longue date, réside dans les autres chansons. Celles qui ne sont pas construites autour d’un riff garage recyclé (comme l’efficace mais déjà entendue “Lucky Number”). Celles où la mélodie guide le groupe et où les arrangements exotiques emmènent l’affaire à un niveau supérieur. Sur cet album, c’est “Charge of the Light Brigade” qui occupe ce rôle, plutôt bien. On a droit aux ballades soignées avec “Little Darling”, très réussie, et “Shaunie”, moins convaincante. Bien sûr il y a également les trips planants avec “Broke As Folk” qui cite The Doors joyeusement et “Shaunie” qui semble sortie tout droit de Meddle de Pink Floyd.
Tout cela est plutôt agréable, même si un peu dérivatif. L’album sonne formidablement bien, ce qui est à saluer, mais on s’ennuie un peu. Rien ne vient vraiment ici nous émouvoir comme de nombreux autres morceaux du groupe ont pu le faire. Reste “Wormslayer”, vrai morceau de bravoure typiquement kulashakerien qu’on se plaît à réécouter dans toute sa démesure. Un titre qui s’annonce dément à écouter sur scène et rappelle les plus belles heures du groupe. Un éclair qui nous servira d’argument à l’avenir pour revenir vers ce disque mineur dans l’œuvre du groupe.
Tracklisting
1.Lucky Number *
2. Good Money
3. Charge of the Light Brigade
4. Little Darling *
5. Broke As Folk
6. Be Merciful
7. Shaunie
8. The Winged Boy
9. Day For Night
10. Wormslayer *
11. Dust Beneath Our Feet
Vidéos
“Lucky Number”
“Wormslayer”













