LIARS – Drum’s not Dead Avant-garde

(Mute 2006)

Le nouvel album des Liars est, au premier abord, une énigme. On pensait avoir tout entendu avec le précédent album They Were Wrong So We Drowned. Erreur. Drum’s Not Dead pousse encore plus loin dans l’expérimentation et le démembrement sadique des formules gagnantes du rock’n’roll. Ce disque place définitivement Liars au rang des groupes les plus novateurs de notre époque, des alchimistes goûtant au risque qui font de l’expérimentation un art majeur. Un don du ciel.

En 2001, Liars avaient percé les tympans des amateurs de rock avec un premier album post-punk que Bloc Party aurait aimé pouvoir écrire, s’ils avaient plus de talent et un sens du jusqu’au boutisme plus prononcé. On les complimentait pour leur rythmique dansante très particulière… Angus Andrew décida de renvoyer son batteur métronomique et son bassiste surdoué pour élaborer (en compagnie du rescapé Aaron Hemphill et du nouveau batteur Julian Gross) un album cintré, un véritable suicide commercial : They Were Wrong so we Drowned. Des sons étranges, dérangeants, du funk joué à la perceuse, un album difficile mais génial. On a alors su qu’on avait affaire à un grand groupe.

Drum’s Not Dead pousse encore plus loin dans la déshumanisation du son du groupe. Peu de voix, peu de mélodies ; l’album est composé de longues plages planantes où seul le rythme compte. Les batteries explosent à gauche et à droite des enceintes et retrouvent une primalité tribale. On se laisse entraîner doucement dans une transe hypnotique. 

Drum’s Not Dead n’est pourtant pas un album régressif ou une version post-punk du spectacle musical Stomp! (où des dizaines de musiciens tapent sur des poubelles pendant trois plombes). Si chaque plage semble calquée sur le même modèle, chacune d’entre elle recèle des secrets cachés, des petits trésors que chaque écoute rend plus précieux encore. On pense à ce son métallique dans « Let’s Not Wrestle Mt Heart Attack », la basse télégraphique de « It Fit When I Was A Kid », les choeurs aériens de « The Other Side Of Mt. Heart Attack » ou le bruit de ventilateur rouillé de « Hold You, Drum ». Ce qu’on aime dans ce disque – comme dans tous ceux des Liars en fait – c’est que l’ambiance est authentiquement malsaine. On ne peut s’empêcher de se sentir mal à l’aise pendant certains morceaux. L’écoute de ce disque peut s’avérer éprouvante. Pourtant, on y revient régulièrement, fasciné par la noirceur de ce disque comme un enfant au bord d’un précipice.

Cet aspect pessimiste, trouble, semble trouver racine dans l’expatriation du groupe à Berlin. Résidant dans la capitale de la musique industrielle depuis 2005, Liars ont connu une remise en question profonde de leur mode de vie, qu’un voyage traumatisant dans les pays de l’est avait sévèrement affecté. On sent dans Drum’s Not Dead les traces de cette expérience, un peu à l’image de ce que Bowie avait transmis dans l’album Station To Station. Certains morceaux ici brillent par leur absence d’humanité, robotiques, désincarnés. Quand on entrevoit la silhouette d’Angus Andrew, il apparait sous une face dépressive dans des morceaux sur la même longueur d’onde que le Radiohead de Kid A (« A Visit From Drum ») ou comme sortant d’un coma (l’éthéré « The Other Side Of Mt. Heart Attack).

Un des aspects intéressants – et importants – de cet album brillant demeure aussi son concept, qui confère une qualité presque philosophique à l’ensemble. Drum’s Not Dead se veut un dialogue entre deux personnages qui se complètent : Drum et Mount Heart Attack. Le groupe explique (sur son site entre autres) que Drum est « l’esprit de la confiance créatrice », une « réaction immédiate – bang! » et doit, de fait être considéré comme le quatrième membre du groupe. Mount Heart Attack en est le Yang, « l’idée d’être incertain de soi et de ne pas avoir la confiance d’agir de façon affirmative ». Liars expliquent être visités en permanence par Drum et Mt. Heart Attack. Drum’s Not Dead se veut donc un dialogue entre la partie créatrice et la partie incertaine de Liars, une réflexion sur la création mise en musique par un groupe déraciné.

Pour parfaire sa réflexion et dépasser le cadre même de la musique, le groupe a eu l’idée géniale de filmer plusieurs vidéos pour chaque chanson et de les donner dans un dvd livré avec l’album. Angus Andrew, Julian Gross et le réalisateur Mark Wambsganss ont chacun donné leur version filmée des morceaux de l’album qui trouve à chaque fois une signification nouvelle. Déroutant.

Qui peut aujourd’hui prédire ce que sera l’avenir de la musique? Pas grand monde… mais on peut toujours anticiper le retour à la mode d’un mouvement passé ou d’un autre. Bien plus malin est celui qui sait à quoi ressemblera le prochain Liars. Peut-on aller plus loin dans l’abstrait et la mise à nu? Seuls Liars possèdent la réponse. Avec Drum’s Not Dead ils viennent en tous cas de sortir un chef d’oeuvre qui confirme leur position de pionniers avant-gardistes. Chapeau bas.

 

 

Tracklisting : 

  1. Be Quiet Mt. Heart Attack!
  2. Let’s Not Wrestle Mt. Heart Attack
  3. A Visit From Drum
  4. Drum Gets a Glimpse
  5. It Fit When I Was A Kid
  6. he Wrong Coat For You Mt. Heart Attack
  7. Hold You, Drum
  8. Its All Blooming Now Mt. Heart Attack
  9. Drum And The Uncomfortable Can
  10. You, Drum
  11. To Hold You, Drum
  12. The Other side of Mt. Heart Attack

 

Vidéos :

« A Visit From Drum »

 
« The Other Side of Mt. Heart Attack »
 
 

Eric

Rédacteur en chef, webmonstre, tête de veau, suiveur de modes, mauvaise foi.

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