LIARS – They Were Wrong, So We Drowned Genius at work

(Mute Records 2004)

Deuxième album des Liars, groupe originaire de Los Angeles, qui avait sorti un extraordinaire premier disque trois ans plus tôt[1], ce disque voit l’arrivée dans le groupe de Julian Gross, appelé après le départ (comprenez : « le renvoi ») du bassiste et du batteur, qui s’étaient pourtant montré prodigieux sur les premiers enregistrements. La réalisation de They were wrong, so we drowned a en réalité eu lieu près d’une année avant la sortie du disque, à la fin de l’hiver 2003, quand le groupe a commencé à imaginer un album dédié à la sorcellerie. Le concept s’est ensuite un peu étiolé, comme en témoignent les titres des morceaux : « Broken Witch » et surtout « If your a wizard then why do you wear glasses ». Du concept originel, il reste en tout cas une ambiance oppressante et un visuel qui oscille entre l’étrange et le malsain (le livret qui accompagne le disque étant composé de dessins représentant bouc, chèvres, cadavres, balais et autres réjouissances de ce genre). Les changements intervenus depuis l’enregistrement du premier album des Liars, le départ temporaire pour le New Jersey et la production, partagée entre David Sitek et le groupe, sont quelques éléments qui expliquent l’évolution du son : les Liars s’éloignent délibérément de la musique qui avait valu un important succès critique They Threw Us All in a Trench and Stuck a Monument on Top.

Sur cet album, le groupe organise plus ou moins strictement ses compositions autour du thème central, et se concentre sur l’atmosphère et le son qu’il souhaite créer. Les titres délirants des pistes – on ne saurait parler ici de chansons – ajoutent encore à l’édifice étrange de l’album, au visuel incongru et approximatif. Le disque commence sur « Broken Witch », où les paroles semblent avoir été imaginées sur le mode de l’écriture automatique : « I no longer wanna be a man / I want to be a horse / Men have small thoughts / I need a tail / Give me a tail / Tell me a tale… » Côté musical, la démonstration est extraordinaire : une entité de plus en plus complexe s’élabore lentement, jusqu’à ce que la batterie ne structure le morceau avant l’arrivée du chant. Bien avant la fin du premier morceau, l’auditeur a choisi son camp… Il est vrai que la musique enregistrée par les Liars a toujours eu un aspect commercialement suicidaire assez fascinant. Ceux qui sont rebutés par ce déluge bruitiste et ne voient pas l’intérêt du groupe passent à  côté de l’un des groupes contemporains les plus intéressants.

La deuxième piste, « Steam Rose from the Lifeless Cloak » est entièrement instrumentale, plus abstraite encore que la précédente, et sur laquelle un battement continuel et des sons non identifiés se promènent sans but apparent. La troisième piste, « There’s always room on the broom », est ce que le groupe peut enregistrer de plus accrocheur : le morceau est efficace, et se rapproche de ceux syncopés et de la rythmique funkpunk de la face A du premier disque. La fin de la première face de ce disque, qui s’achève avec « We Fenced Other Gardens with the Bones of Our Own »,  est aussi prodigieuse : les boucles de percussion et l’abandon partiel ou total de mélodie prennent un nouveau relief quand on met en perspective le disque et celui qui suivra dans la discographie des Liars, Drums Not Dead ; les prémices du troisième album sont en effet visibles ici.

La seconde partie de They were wrong so we drowned poursuit dans la même direction: morceaux déstructurés, solos bruitistes, refus de mélodie évidente… L’impression hypnotique se fait de plus en plus importante, et l’excellence reste là : en témoigne la construction de « Hold Hands and It Will Happen Anyway», qui se termine sur des incantations malsaines sur fond de solo de batterie. « They don’t want your corn – they want your kids » et « Read the book that wrote itself» situent encore davantage les Liars dans la tradition des grands groupes expérimentaux (CAN, NEU!, etc.), mais dans une approche bien différentes de celle qui animaient ces groupes au début des années soixante-dix. Les illusions sont lointaines, et l’univers dépeint sur cet album par les Liars est d’une noirceur profonde.

La dernière piste de l’album, « Flow my tears away the spider said », apparaît comme une étrangeté en comparaison des autres morceaux : une mélodie simple et cyclique, jouée à l’orgue, qu’accompagne le chant : la piste aurait pu être enjouée et heureuse, tant la suite de notes est accrocheuse, mais les trois membres du groupe en ont décidé autrement, et la piste se termine par des bruitages divers, d’abord ponctués par une basse à l’ampleur immense, puis principalement composés de chants d’oiseaux. They were wrong so we drowned est un disque indispensable : le deuxième coup de maître des Liars, qui resteront un des groupes les plus importants des années 2000.

 

  

Liste des chansons :

  1. Broken Witch *
  2. Steam Rose from the Lifeless Cloak
  3. There’s Always Room on the Broom *
  4. If Your a Wizard Then Why Do You Wear Glasses?
  5. We Fenced Other Gardens with the Bones of Our Own *
  6. They Don’t Want Your Corn – They Want Your Kids *
  7. Read the Book That Wrote Itself
  8. Hold Hands and It Will Happen Anyway  *
  9. They Took 14 for the Rest of Our Lives
  10. Flow My Tears the Spider Said  *

 

Vidéos :

« We Fenced Other Gardens With The Bones Of Our Own »

 
« There’s Always Room On The Broom »
 
 
« Broken Witch » (réalisé par un fan)
 

 

Vinyle :

Disque à pâte blanche, livret fourni : un objet magnifique pour un disque qui ne l’est pas moins.


[1] They threw us all in a trench and stuck a monument on top, Gern Blansten Records, 2001.

Rémi

Rédacteur amiral, plombier polonais, dépoussiéreur d'étagères, objectivité totale.

4 Comments

  1. Je sais pas si le gang  des canards s’est réuni pour approuver ou non ce disque..

    En tous cas, à l’écoute de la première vidéo, j’espère que les scientologues ne tomberont pas dessus… Ils risquent de l’utiliser à mauvais escient ! lol !

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