AUDACITY – Counting The Days Burger Guru & Hitmaker

(Suicide Squeeze Records 2014)

En 2013, Burger Records surfait sur la vague du succès international : bâtissant son empire DIY et récoltant les fruits de son dur labeur, le label californien sortait de nouvelles références en cascade, mettait en œuvre de nombreux projets tous plus ambitieux les uns que les autres (festival Burgerama, Burger Caravan, Burger Radio, Burger TV…), et son nom se voyait cité dans les colonnes des plus glorieux journaux américains. Pour tous les petits garageux du monde, publier une cassette chez Burger était devenu synonyme d’accomplissement artistique. Dans la foulée, le label annonçait en fanfare la création de son Studio B à Los Angeles, dirigé par le Midas de la pop lui-même, j’ai nommé Bobby Harlow. Burger lui accordait carte blanche en matière d’équipement, Harlow clamait avec fierté qu’il savait enregistrer des disques et qu’il procurerait à tous les groupes qui le souhaitaient la production qu’ils méritaient. Objectif affiché : produire des hits sans compromettre la personnalité des artistes.

Les gens qui savent se réjouirent : une telle nouvelle augurait ni plus ni moins d’une période bénie dans l’histoire du rock ‘n’ roll, une période durant laquelle des centaines de groupes – fussent-ils médiocres – passeraient à la moulinette Harlow et en ressortiraient indéniablement grandis, drapés de flamboyance glam & pop. Admettons-le : les plus jeunes d’entre nous, ces pauvres hères qui n’ont même pas vécu Nirvana ou la britpop, en arrivaient presque à rêver que cette alliance entre le label rock le plus en vue du moment et l’un des meilleurs producteurs de l’époque aboutît au fil du temps à une palanquée de tubes crétins et héroïques, envahissant les ondes FM pour faire danser les gosses sur du groove en barre et rappeler au monde entier que le « rock ‘n’ roll is here to stay ».

C’était omettre cependant un petit détail : l’affaire impliquait le chanteur de The GO, un groupe qui semble décidément mettre autant de cœur à l’ouvrage de la lose qu’à celui de la chanson. Un an seulement après son installation, Harlow a ainsi décampé en toute discrétion, cédant le studio au label Gnar Tapes (des potes de Burger, avec lesquels ils viennent de collaborer pour monter le magasin Gnar Burger à Los Angeles). Dans une vidéo, il invoque comme raison de son départ subit une sorte de gueule de bois mystique après une grosse fête…

Les gens qui savent se retrouvaient alors comme des idiots avec leurs fantasmes inassouvis à ne plus savoir qu’en faire. Les plus couillons d’entre eux se consoleront peut-être en se procurant la moindre note enregistrée dans l’antre du « Burger Guru » – démence dans laquelle nous ne sombrerons évidemment pas. Toutefois, en découvrant ce Counting The Days du groupe Audacity, nous n’avons pu résister – bon gré mal gré – à délier les cordons de notre bourse.

Audacity est une sympathique troupe punk issue de Fullerton (Californie) qui a grandi avec Burger avant de rejoindre Suicide Squeeze Records pour son troisième album, Butter Knife, sorti en 2014. Généralement rangé – à raison, semble-t-il – dans la catégorie « gros branleurs », le groupe est remarquable, depuis ses débuts adolescents, pour sa faculté à balancer des morceaux accrocheurs et hargneux. Ceux-ci ont néanmoins souvent souffert d’un léger manque d’originalité, imputable surtout à une production lo-fi typique du garage-punk depuis – en gros – l’avènement des Black Lips. Si cette esthétique est indéniablement pleine de charme, vertueuse et régénératrice, elle est aussi vaguement uniformisante. Le danger que courent les groupes qui l’adoptent est de finir par passer inaperçus en dépit de leurs qualités, et Audacity semble l’avoir compris.

Le choix de Bobby Harlow pour produire ce single participe ainsi de la démarche d’abandon progressif du lo-fi qu’a initiée le groupe avec Butter Knife. Cette décision s’avère évidemment payante : le producteur enrobe « Counting The Days » d’un son ample, puissant et équilibré, ménageant ses effets avec soin tout en restant, comme promis, fidèle à l’esprit du groupe : on retrouve bel et bien dans ce titre la hargne et l’urgence caractéristiques de ce dernier. Comme souvent chez Audacity, le morceau est terriblement accrocheur et regorge d’idées qui maintiennent l’auditeur en haleine. Les refrains explosent en de joyeux foutoirs fédérateurs et réjouissants, le reste du morceau est à l’avenant : chant effectué en chœur par les deux leaders braillards, batterie martiale, guitares incisives et quasi hard-rock sur les soli. Dès la deuxième écoute, l’auditeur serre immanquablement le poing en gueulant « I’m caountingue zeu daïzeu » à tue-tête. Objectif atteint pour Harlow : l’efficacité est totale, le morceau est un tube.

La face B offre quant à elle une reprise de « Mind Your Own Business » du groupe de post-punk anglais Delta 5. Ce morceau « féministe » de 1979 (déjà repris par R. Steevie Moore ou les Dum Dum Girls, lit-on sur Wikipedia) est ici révisé à la sauce garage des années 2010 : l’idée maîtresse de cette reprise est le remplacement de la basse post-punk par des guitares sourdes à la Segall/Fuzz. Le tout s’avère un peu brouillon et le groupe revient à quelque chose de plus attendu de sa part, mais les éructations du chanteur, qu’on imagine très bien en train de postillonner sur son micro la mâchoire serrée, finissent par emporter l’adhésion.

A l’écoute de ce disque, on ne peut que regretter encore un peu plus la désertion de Harlow. « Counting The Days » laisse en effet entrevoir combien le potentiel de son apport à la scène garage de la côte Ouest était immense : sa présence permettait à des groupes prometteurs comme Audacity d’obtenir pleine latitude en matière de son et d’arriver à leur fins (en ce qui concerne Audacity, la fin est vraisemblablement de faire picoler et headbanger l’auditeur). Il ne reste aujourd’hui plus rien de ces espoirs que quelques glorieux vestiges soniques, et l’on se dit en écoutant Counting The Days qu’après tout, c’est déjà beaucoup.

 

 

Tracklisting :

Face A : Counting The Days
Face B : Mind Your Own Business

 

En écoute :

 

Vinyle :

 

 

Pour plus d’infos sur l’histoire du Studio B, nous vous invitons à suivre les liens suivants :

– chronique du Black Moon Spell de King Tuff sur PlanetGong
interview de Bobby Harlow sur le site Lo-Pie
– BRGRTV Vault : The Studio : part 1, 2, 3, 4, 5, 67

Léo

Scribouillard double-sévreux, enthousiaste immodéré, ex-cédéphile.

1 Comment

Laisser un commentaire