THE DANDELION – Seeds Flowers and Magical Powers of… Mystery girl

(2015)

Les quelques rares personnes initiées se souviennent avec un soupçon d’émotion des trois glorieux albums du Dolly Rocker Movement, publiés durant la seconde moitié des années 2000 (et justement loués sur le très estimable site que vous êtes en train de lire). Ce groupe australien confectionnait alors de fascinantes odes aux sixties psychédéliques, sublimées par le charisme du leader Daniel « Dandy Lyon » Poulter. The Dolly Rocker Movement n’est plus depuis quelques années, mais séchez donc vos larmes, sensibles et impayables lecteurs : Poulter n’est pas resté inactif.

En 2011, il forma un nouveau groupe plus vicieux et garage que le précédent, nommé Kill City Creeps. Un très bon EP plus tard, il le saborda, puis réapparut en 2013 sous le nom The Dandelion. Sous ce sobriquet (inspiré par sa guitare décorée de motifs semblables à des pissenlits – oui, « dandelion » en anglais, merci Paul-Louis, vous pouvez vous rasseoir), il publia un disque confectionné seul, Strange Case of The Dandelion. Celui-ci donnait à entendre un musicien dont les obsessions pop sixties demeuraient intactes mais se trouvaient enrichies d’éléments orientaux ou acid-folk, leur conférant ainsi une aura de mystère supplémentaire. On se disait alors que Poulter continuerait à nous fournir régulièrement une dose de sa musique fétichiste à souhait, qu’on accueillerait toujours avec le même plaisir mais dont on n’attendait pas vraiment qu’elle nous surprenne.

Et puis, au beau milieu de cette agréable routine, un événement peu ordinaire survint : en 2014, Daniel Poulter a suivi un traitement aux hormones et s’est mué en Danatalia de Silver. Le groupe l’a annoncé sur son Facebook en janvier dernier, joignant à sa déclaration une photo dévoilant une (très belle) femme, n’étant autre que l’ex-chanteur du Dolly Rocker Movement. Seeds Flowers And Magical Powers of…, le nouveau disque de The Dandelion, fut enregistré durant la période où Poulter se « transformait » (trois sessions d’enregistrement réparties sur l’année entière) et offre donc un étonnant témoignage de cette mutation.

« I Stole the Medicine Man », le premier titre du disque, semble d’ailleurs être un clin d’œil à cette situation inédite : le morceau est instrumental pendant ses trois premiers quarts, quelques chœurs féminins très discrets font leur apparition, puis une voix androgyne et voilée chante trois phrases et disparaît. L’auditeur reconnaît alors le maniérisme si caractéristique de Poulter, et comprend qu’il vient de faire connaissance avec Danatalia de Silver !

Du fait de ce contexte de création pour le moins particulier, le disque fait bien sûr office de curiosité. L’élément le plus troublant de l’album, pour peu qu’on le remarque, c’est que la voix de de Silver n’est pas la même sur tous les titres : sur « Ode to Love », par exemple, c’est encore le timbre masculin de Daniel Poulter qu’on retrouve. Pourtant, l’auditeur n’a jamais le sentiment, au cours de l’écoute du disque, de se retrouver en position de voyeur. De Silver parvient en effet à faire oublier complètement les circonstances de l’enregistrement et leurs répercussions sur quelques détails du disque. 

Cet exploit (eh oui, on est comme ça ici, on n’a pas peur des mots), l’Australienne le doit à une forte personnalité qui infuse chaque note de sa musique. On retrouve sur cet opus ce qui faisait le charme et la valeur du Dolly Rocker Movement : un enthousiasme touchant de naïveté, un orgue lancinant, des basses bondissantes, des batteries à-la-Ringo, des guitares acérées et, last but not least, des mélodies impossibles à se sortir de la tête (il faut vous prévenir : « In the Shadow of Light » et sa mélodie reprise en choeur par tous les instruments risquent fort de vous être fatales). Toutefois, The Dandelion se révèle moins rock ‘n’ roll que son ancêtre : moins insouciant peut-être, moins nerveux et frondeur sûrement, mais surtout plus retenu et plus doux. L’ambiance est clairement orientée patchouli, avec ces guitares acoustiques, ces flûtes et ces sitars, ces gammes orientales et toutes ces références à des cultures folkloriques jadis prisées des hippies (« Malkaus » est le nom d’un raga indien, la déesse Yhi est la déesse de la lumière et de la création dans le folklore australien).

Néanmoins – et c’est peut-être la différence la plus notable entre la musique de The Dandelion et celle du Dolly Rocker Movement -, de Silver ne paraît jamais, ici, céder à la facilité référentielle (rappelons-nous la reprise peu inspirée – quoique sympathique – de « The Ecstasy Once Told » de Morricone sur Our Days Mind The Tyme) : tout fait sens et rien ne donne l’impression d’être un gimmick commode sur ce Seeds Flowers and Magical Powers of… L’univers que parvient à créer la chanteuse est d’une cohérence irréprochable et enchanteresse, d’une humanité désarmante. Et puis, avec le temps, Danatalia de Silver a fini par devenir une orfèvre avisée : la production est extrêmement soignée, l’inventivité musicale constante (la preuve : on trouve sur cet album 4 instrumentaux et aucun n’est ennuyeux !), les arrangements parcimonieux et les parties de guitare proprement époustouflantes (écouter les morceaux de bravoure que sont « Solar Sister Moon » ou « Spring Dance » pour s’en convaincre).

L’auditeur pointilleux ne manquera pas de relever quelques défauts mineurs : ici une voix qui peine à monter dans les aigus (« So What Do You Think of Space »), là une tentative manquée de sonner différemment (« Malkaus »). L’auditeur idéaliste se fera un devoir, lui, de répliquer que l’imperfection est constitutive de l’art de l’Australienne et que, sans elle, de Silver produirait probablement une musique relevant par trop du pastiche pour être honnête. Aussi, l’album dure 41 minutes et on n’a pas le temps de les voir passer. Par chez nous, c’est ce qu’on appelle un gage de qualité.

 

 

Tracklisting :

  1. I Stole the Medicine Man
  2. In the Shadow of Light *
  3. So What Do You Think of Space?
  4. Malkaus
  5. Garden Witchcraft *
  6. Ode to Love
  7. A Sweet Death Song
  8. Goddess Yhi
  9. Solar Sister Moon *
  10. Here & Gone
  11. Daddy Long Legs
  12. Spring Dance *

L’album (d’ores et déjà disponible en CD et très bientôt en vinyle) est en écoute intégrale sur bandcamp :

 

Vidéo :

« In The Shadow of Light »

« Spring Dance »

Léo

Scribouillard double-sévreux, enthousiaste immodéré, ex-cédéphile.

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