Festivals de l’Eté : Hellfest 2013 21-22-23 juin 2013

L’ART DE VIVRE AU HELLFEST:
GASTRONOMIE, PATRIMOINE ET CONVIVIALITE

Alors que se profile l’édition 2014 de la grande messe hard-rock/metal clissonnaise, Béroalde De Fuzz nous rappelle pourquoi le Hellfest demeure, année après année, une expérience unique en France. 

 

Ce que trop de gens ignorent ou font mine d’ignorer, c’est que le Hellfest n’est pas seulement l’occasion idéale pour s’attifer en croquemitaine cyberpunk, pour faire croire à sa belle-mère qu’on va scarifier des pangolins sous la pleine lune et pour boire des barriques de bière tiède en se déhanchant les cervicales par tous les moyens envisageables. Dans les faits, ce festival, institution désormais respectable, représente d’abord une vaste expérience existentielle, faite de rencontres chamarées et d’aventures sensitives sous le signe de l’appétence culturelle, des audaces stylistiques et du vivre ensemble. Il ne sera pas question ici – d’autres, mieux placés, l’ont fait – d’en retracer la geste déjà légendaire, depuis son humble naissance, suivie de sa progressive assimilation par les clissonais locaux, jusqu’aux polémiques qui ont scandé son histoire au ravissement des gratte-papier et des tartuffes de tous bords. Notre bilan, hélas lacunaire, et sans la moindre prétention à la compétence, se limitera aux impressions de deux journées bien remplies, le vendredi et le samedi, vécues du point de vue partial d’un rock’n’rolleur dépaysé (car plus habitué à l’exiguïté des caves garage sixties et à la sono des bars montreuillois), mais qui n’a jamais renié le Wayne’s World de sa jeunesse.

Année après année, c’est un plaisir de revenir siroter son pichet plastique sous les ombrages du pastoral Kingdom of Muscadet, tout en observant grossir au long des barrières le flot inéluctable de ce phénomène physio-culturel affectueusement baptisé par les plus anglophones « the pee river». (Ah! Cette chronique carence en vespasiennes!) Pour peu que le ciel soit bienveillant et la compagnie chaleureuse, ces moments-là, consacrés au vautrage sous les légères frondaisons du petit bois, entre les flaques de boue et les grognements venus des scènes principales, ces moments-là  comptent parmi les plus suaves en ce festival peu porté sur la soupline et le confort quatre étoiles. Mais il faut tenter de vivre et bien vite se secouer le fondement, car,  metal brother ou non, on ne s’ennuie jamais au Hellfest. Même sans recenser tous les passionnants événements qui adviennent et dont il faut se garder à droite, se garder à gauche (passage d’un Bob l’Éponge gothique ou d’un gyrovague en string et en quête de domination, flots de fange à esquiver ou kebab en cours de vomissement), on se sent vite dépassé par la démesure du site et de la programmation. Au risque de répéter un refrain bien connu, l’un des intérêts principaux du festival clissonais est de rassembler les principales chapelles métalleuses, et de mêler dans un maëlstrom bigarré des univers plus ou moins conciliables.

Pour goûter à sa juste valeur le Hellfest, il convient, à une mentalité de baroudeur ethnographe avide de sensations innovantes, de mêler un naturel d’hédoniste charpenté.  Avant même le début des hostilités, on se délecte à parcourir, à l’ombre du château, les belles allées de Clisson aux charmes italiens, où déambulent, marguerite à la main, les couples de Faust et de Morticia en cuir. Les habitants se sont depuis longtemps mis au diapason du festival: tel restaurateur propose les pizzas « Slayer » ou « Megadeth », tel coiffeur se maquille en Gene Simmons. Après une longue traversée initiatique de ponts fleuris et de lotissements labyrinthiques; après avoir longé le camping tentaculaire où pleins de valeureux, certains prêts à se priver de toilettes trois jours durant, se livrent jour et nuit à des pratiques culturelles ludiques à base de porte-voix; alors, alors pointent vers le ciel les chapiteaux, les oriflammes et les murailles d’un univers qui n’a rien, mais rien à voir avec Disneyland. Grand est le choc du néophyte qui découvre le site couvert, sous un déluge de décibels, par une foule convulsive et une mer de poings tendus vers ses idoles en tenue de guerre : cette vision mésopotamienne fait frissonner. On dérive à travers les décors post-apocalytiques: arbre de tôle, boeufs à la broche, échafaudages pyrotechniques et gueules de dragon ouvertes. On slalomme entre les trois-quarts Conans et les vikings cornus aux regards convulsés; entre les coreux au crâne luisant et les aspirants neuromancers. Attention à ne pas se faire bousculer non plus par des go-go-danseuses sur échasses. Aux stands, virevoltent les cascades de bière et de muscadet. Parmi les affamés, les débutants commettent certaines erreurs lourdes de conséquences (kebab ou chapeau mexicain: formellement déconseillé). Du côté de l’Extreme market, on écoule des tee-shirts vintage de Skid Row ou de WASP. Les glamouzes fushia concourent à coup de hairspray mégalo. Des groupes et des individus aux moeurs folkloriques s’adonnent à des manifestations de joie sans retenue; d’autres, ronflent moitié à poil aux pieds du mosh pit. Soyez-en conscients, le Hellfest ouvre une dimension parallèle, après laquelle le morne retour au réel si quotidien, n’est pas chose aisée.

 

VALLEY

Où donc en donner de la tête parmi les six scènes (!)? Les sympathisants de Planetgong ou de Raw Power Magazine se presseraient sans nul doute en priorité vers la VALLEY, à savoir la tente stoner, sludge et desert rock. Witchcraft, étoile montante, y a donné un concert marquant, au cours duquel plusieurs hippies rubiconds ont à force d’extase frôlé l’apoplexie. Les sabbatheurs suédois alternent les morceaux lents aux riffs telluriques ondoyants tressés de chœurs incantatoires, avec les élans de boogie cosmique. Les fameux Sleep, impressionnants de maîtrise, ont tricoté sur leur Rickenbaker des dentelles de notes titanesques se déployant en vibrations intergalactiques. Pour le peu à quoi on a assisté de Karma To Burn, le groupe instrumental, à la hauteur de sa réputation, terrassait l’assistance à un volume sonore dévastateur.

 

  

WARZONE

La WARZONE punk et hardcore demeure un monde relativement opaque et austère à nos oreilles, à laquelle notre inculture nous empêche de rendre justice. Les sympathisants ravis y trouvent de quoi mouliner et sautiller en abondance lors de rituels virils. L’exemple des poétiques Terror en attestera, dont l’art rugueux à base de distribution de pains dans la tronche ne saurait être taxé de compromission commerciale. Beaucoup de testostérone conviviale, à l’évidence.

 

  

MAINSTAGE 1 ET 2

La grosse affaires, sont-ce les deux scènes principales ? Surdimensionnées et trop courues, spécialisées dans le hard rock éhonté, elles regroupent les stars et les grosses machines. Par conséquent, les snobs et les journalistes culturels en détournent leur chastes oreilles. Pourtant, à condition peut-être de privilégier les concerts de l’après-midi (tant que la fréquentation demeure humainement supportable), ceux qui ne craignent pas de mettre leur décence de côté s’amuseront sans complexe. Les vieux de la vieille se défendent bien. Le glam performant de Hardcore Superstar a pris des aspect quasi indus avec le temps. Vrombissent avec entrain les riffs ac/dciens de Krokus, dont on a plaisir à entonner les refrains lyriques (« Easy Rocker »!). Accept abat un boulot teutonique des plus honnêtes ; mais c’est rageant, en l’absence d’Udo, l’hymne tant espéré, « Balls To The Walls », ne colle pas tant de frissons que ça. Les gloires d’antan, attendues avec curiosité, offrent des spectacles contrastés: Europe reste un peu transparent. Saxon raidi avec l’âge perd en épique, certes, mais on est heureux de les entendre. La voix du jadis flamboyant David Coverdale (Whitesnake) barrit bien faux avec les années, hélas. Certains se reposent sur leur professionnalisme; ZZ Top lance pépère le pilotage automatique. Il faut leur reconnaître, malgré les années, savoir-faire et efficacité. Qu’importe, ce que tout le monde voulait voir, c’était leurs barbes: toujours lustrées, on repart rassuré. On eût souhaité goûter le spectacle pittoresque des indéracinables Kiss, las! La foule délirante a découragé notre faible coeur. Peu en jambes mais peu avares d’effets spéciaux qui font « ping », « prout » ou « pif », les créatures grimées ont pâti d’une araignée mécanique géante disfonctionnelle, ce sont les risques du métier. La palme de la flemmardise reviendra toutefois à Def Leppard, qui après un quart d’heure de concert clinquant, stoppe tout net pour diffuser carrément… un documentaire complet sur leur album « Hysteria ». Audacieuse façon de se tirer une balle dans le pied. (Notons bien que les fans de hard mélodique plus patients ont dû être comblés par cette prestation, mais «Hysteria» n’était déjà pas notre tasse de bière, nous avons passé.) Au contraire, comme en 2011, Twisted Sister a tout ravagé sur la place. On peut penser ce qu’on veut de ces inénarrables mastodontes glamouzeux dignes d’un second rôle dans le Big Lebowski : ils savent tenir une scène. L’inépuisable Dee Snider, chanteur étonnant par-delà ses choix esthétiques très personnels, mène la foule à petits sauts sur « I Wanna Rock » et assure une épique reprise, toute en baisses et en montées de tension, du «It’s Only Rock’n’roll » des Stones.

Easy… easy rocker (Krokus):

 

Accept:

 

WE WANNA ROCK! (Twisted Sister):

 

 

ALTAR/TEMPLE

Le confesserons-nous? Nous nourrissons une secrète tendresse pour les vastes tentes jumelles vouées au metal extrême le plus fétide et le plus fuligineux. Univers à part où l’alphabet (cf. les logos en forme de mouches écrasées), la voix humaine (réduite à l’état de couinement ancestral ou d’antédiluvien raclement), et pas davantage les normes esthétiques minimales, n’ont plus cours. S’y bousculent les vieux thrasheurs cloutés et carrés, les death-metalleux à veste patchée tout droit sortis du début des années 90, ou encore les graciles black metalleuses à cartouchières. Le sieur de L’Argilière (Misanthrope) flétrit à grands bouillons la modernité décadente. On ne se sera pas privé de s’échauffer sur le death polonais carré de Hate, et de twister sur le black metal ignominieux de Carpathian Forest (beuahhrrrrggghggr). Mais quelle ambiance chez Finntroll! « Jovial» et «convivial» sont deux adjectifs qu’on associe assez peu souvent, et à raison, au concept de death metal. Or, ces death-folkeux-là, sortes de Try Ann nordico-binouzier ou de Korpiklaani guttural euro-danse, ont un effet radical sur leur fans transis et délurés. Leur bourrée païenne a été le moment dansant irrésistible du festival.

Hate:

 

Trollhammaren (Finntroll):

 

Comme prévu, le retour au réel fut difficile.

La parole revient au Sheriff Perkins, qui, début juillet à Montreuil en compagnie du Mysterious Asthmatic Avenger, proposa une synthèse éloquente:

 

 

Béroalde de Fuzz

Béroalde de Fuzz : plume flamboyante, garagiste nanardais, exhumeur de syntagmes.

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