BERTRAND BURGALAT – Portrait Robot Classe française

(Tricatel 2005)

Dandy kitsch aux lunettes démesurées et à la mèche graisseuse, Bertrand Burgalat est un cas à part dans l’actuelle scène française. Une référence. Fer de lance du rock indépendant hexagonal avec son classieux label Tricatel, ce génie du son obsédé par Brian Wilson et les ovnis sonores de toutes époques n’a pourtant que peu de disques à son actif. Si ses talents de producteur sont reconnus grâce à ses arrangements luxuriants sur les enregistrements d’April March (le petit chaperon rouge de la pop à la française), de Valérie Lemercier ou du provocateur Michel Houellebecq, peu connaissent ses talents de compositeur/interprète, pourtant mis à l’épreuve sur son premier manifeste The Ssssound Of Music et le live qui l’a suivi, le magique Burgalat Meets A.S.Dragon (qui a véritablement été l’acte de création du groupe parisien). Après plusieurs années derrière les consoles de mixage, Bertrand a remis la main à pâte pour sortir ce qui n’est finalement que son second album solo.

Comme on pouvait s’y attendre, la production sonore y est particulièrement travaillée et téléporte l’auditeur dans un autre monde dès les premières mesures. Après la courte introduction d’ « Examen De Conscience », arrive un « Ripples » fracassant qui met une claque au duo Versaillais d’Air en leur exposant à la face ce qu’ils n’arrivent plus à faire depuis 2001. Ligne de basse tournoyante, chœurs aériens, orgue hammond, nappes de synthé, fuzz… on en prend plein la tête pendant une démonstration de force de trois minutes. Plusieurs bluettes s’enchaînent ensuite, souvent articulées autour de lignes de basse mélodiques qui renvoient fatalement à Brian Wilson ou à Gainsbourg période Melody Nelson. On pense là à « Spring Isn’t Fair », « Je Suis Seul Dans Ma Chanson », « Noël Sur Ordonnance ». L’ombre du grand Serge est en fait omniprésente sur le disque, en témoigne ce « Pablo’s Dove » aux allures de « Décadanse ». Qu’il est dur quand on est français de sortir de cette envahissante présence…

Plus loin Burgalat se jette à corps perdu dans l’expérimentation. On découvre des chimères splendides telles que « Ma Boîte A Musique », qui contient quelques clins d’oeil à Frank Zappa, des chœurs réminiscents des hurlements malsains du monolithe de 2001, Odyssée de l’espace et un final électronique blip-blip, qui s’enchaîne avec « Another World Gone By », ballade sunshine pop optimiste. Immédiatement après, « Demolition Derby » navigue dans les mêmes eaux funk-psychédélique que la mythique B.O. de Vampyros Lesbos. En milieu d’album, le numéro de music-hall de « Broder Kung » chanté en allemand par une jeune femme n’est pas mal non plus dans son genre. Enfin, l’enchaînement « Waiting For The Rain » / « -SansTitre- » qui commence façon Pink Floyd période Ummagumma (il fallait oser) et se transforme en spoken word disco gainsbarrien rend l’auditeur extatique.

Le talent de Bertrand Burgalat prend des formes inattendues. C’est là le point fort de ce disque : on est perpétuellement surpris. La richesse des arrangements est telle qu’on découvre des choses cachées dans les chansons à chaque écoute. La diversité des compositions fait de ce disque un éclatant arc-en-ciel sonore.

Evidemment, le principal point faible de Burgalat demeure sa voix, ou plutôt sa non-voix au timbre doux et monocorde. Toujours au bord de la rupture – et souvent pris en défaut – Burgalat n’est pas à l’aise avec son organe et décide de s’en foutre. Assumant complètement ses limites, il n’hésite pas à s’affranchir de la justesse de ton. C’est plutôt charmant et désamorce toute critique concernant le côté prétentieux de son œuvre. Cela s’applique aussi à sa pratique de l’anglais. Il paraît que les anglaises trouvent l’accent français sexy. Bertrand Burgalat est très sexy. Il dégage même un érotisme torride. Son anglais sur « The Angels Combine », « Spring Isn’t Fair », « Another World Gone By » devrait lui valoir un autocollant Parental Advisory au Royaume-Uni. Tout cela confère à ces chansons un côté naïf désarmant qui rend le personnage de Bertrand Burgalat très sympathique, sans pose, un poète romantique. On sent que cela vient du cœur.

Les amateurs de rock’n’roll direct, qui ressentent la musique avec leurs tripes et ne supportent l’écrin doré dans lequel Burgalat enrobe ses chansons trouveront sans aucun l’album indigeste et interminable (54 minutes intenses). En fait, écouter cet album d’une traite est une véritable épreuve, et on met au défi quiconque de l’écouter d’une traite en intégralité. Trop d’informations, trop d’émotions, trop fort. On est submergé. Portrait Robot est un disque magnifique d’étrangeté, à classer dans la catégorie ovni, genre chéri par le bon Bertrand. La pop française sort la tête de l’eau et possède son génie culte. Un vrai bonheur.

www.tricatel.com

 

 

Tracklisting :

1 Examen de conscience
2 Ripples *
3 Spring isn’t fair *
4 Noël sur ordonnance
5 Pablo’s dove
6 Je suis seul dans ma chanson
7 Ma boîte à musique *
8 Another world gone by
9 Demolition derby *
10 The angels combine
11 Vestibule d’ombres
12 Bröder kung
13 Pleased me
14 Sun-dials
15 Waiting for rain
16 Sans titre
17 Orea onira
18 Paola *
19 La dernière plage

L’album sur Deezer : www.deezer.com/fr/#music/bertrand-burgalat/portrait-robot-244745

 

Vidéo :

« Spring Isn’t Fair »

 

Eric

Rédacteur en chef, webmonstre, tête de veau, suiveur de modes, mauvaise foi.

6 Comments

  1.    Il me semble que les textes des premières chansons de cet excellent album sont signées Alfreda Benge, la compagne de Robert Wyatt – pour lequel elle a également écrit de nombreux textes)…

  2. C’est vrai! J’ai oublie d’en parler. En plus d’etre doue, Burgalat sait s’entourer.

    Il est vrai que certaines ambiances etherees rappellent Robert Wyatt sur cet album (mais encore plus sur son premier The Sssssound Of Mmmmmusic)

  3. Je viens tout juste de découvrir cet artiste de chez vous via le disque Meet AS Dragon acheté d’occasion. Quelle claque formidable !
    Je risque fort de me procurer ce portrait robot…en import.
    Ne le prenez pas mal mais je m’explique difficilement le relatif anonymat de ce monsieur chez nous alors qu’une certaine daube française traverse l’océan avec succès. Mais bon j’imagine que l’inverse est aussi vrai.

  4.    Il me semble que les textes des premières chansons de cet excellent album sont signées Alfreda Benge, la compagne de Robert Wyatt – pour lequel elle a également écrit de nombreux textes)…

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