Monsieur Gainsbourg salement Revisited

(Naive 2006)

En général un album de reprises n’apporte rien… hormis à ceux qui y participent. Inutiles, vaines, mercantiles, vaniteuses, ces compilations n’apportent que de l’embarras et des critiques négatives. En plus d’entendre des tâcherons massacrer l’œuvre d’artiste, on a souvent droit en bonus aux commentaires des intéressés narrant leur satisfaction d’avoir rendu un hommage vibrant à un maître (qui s’en fout en général au fond de sa bière). De temps à autre néanmoins, on tombe sur une surprise qui nous donne envie d’approfondir le catalogue d’un artiste qu’on méconnaît – que ce soit l’auteur originel ou le repreneur. Quand les White Stripes et les Kills reprennent du Captain Beefheart, il y a, au-delà de la qualité de l’interprétation, un aspect éducatif essentiel et indispensable.

Ce Monsieur Gainsbourg Revisited est un disque important – il n’y a qu’a voir le battage médiatique que font les Inrocks pour s’en convaincre : des artistes anglo-saxons reprennent des morceaux de l’homme à la tête de chou. En gros; les rosbifs reconnaissent que les français savent aussi faire du rock. On a notre Lennon à nous, les anglais l’adorent, c’est super etc.

Que la crème du rock indépendant mondial se fende d’une reprise et toute la France tremble sous le choc. Sommes nous fébriles à ce point là? Il y a longtemps que le grand Serge est respecté par les anglais. En 2003 est sorti une compilation taillée pour le marché britannique. Grand succès d’estime. En fin d’année 2005, le coffret dvd D’autres nouvelles des étoiles figurait en haut de tous les classements de saison et dans les listes de Noël des mélomanes britanniques. Ils semblent qu’on veuille plus que ça. Les français ont envie que Gainsbourg devienne une référence mondiale… comme si ce disque allait y changer quelque chose.

L’objet en lui-même est plutôt pas mal foutu. Si on ne s’attarde pas trop sur les traductions un peu décevantes – on a parfois l’impression d’entendre du mot pour mot – on peut le trouver plutôt bon. Le fleuron de la scène art-rock britannique réussit un doublé gagnant avec « Sorry Angel » par Franz Ferdinand et « Just A Man With A Job » (« Le Poinçonneur Des Lilas ») des Rakes. Chacun des deux groupes réussit à s’approprier la chanson avec style et énergie. Et si Jarvis Cocker ne se foule pas trop sur  » I Just Came To Tell You That I’m Going » (« Je Suis Venu te Dire Que Je M’En Vais »), on est trop content de l’entendre à nouveau faire son numéro de dandy désabusé. Bonne surprise, le « Boomerang » écrit pour Dani, sorti des archives il y a quelques années pour un duo avec Etienne Daho figure sur le listing. « Boomerang 2005 » met la voix de clopeuse de la chanteuse aux prises avec Feist et Gonzales sur une rythmique chaloupée rappelant Gorillaz. Sans doute la version définitive  de la chanson.

Plusieurs versions demeurent, comme bien souvent, des copier-coller sans intérêt sauf, évidemment pour les petits britons qui découvriront ça pour la première fois. « I Love You (Me Neither) », n’apporte rien à l’original « Je T’aime (Moi Non Plus) » et tente naïvement de refaire de la provoc’ en faisant forniquer deux femmes (Cat Power et Karen Elson), comme si une chanson homo était subversive en 2006. Plutôt vain. « Requiem For Anna » (« Un Jour Comme Un Autre – Anna »), voit Portishead sortir de son coma pour une reprise identique à l’original, l’intervention de Michael Stipe sur « L’Hotel » (« L’Hotel Particulier », morceau clé de Histoire De Melody Nelson) rappelle à quel point Gainsbourg chantait bien, Marianne Faithful ne propose rien de neuf sur la reprise de « Lola Rastaquouère » et les Kills font le minimum sur « I Call It Art » (« La Chanson De Slogan »).

Tout le reste de l’album est indiscutablement mauvais. Artiste le plus présent du projet avec deux participations, Brian Molko fait carton plein en livrant deux monstruosités hors-sujet. « Requiem For A Jerk » (« Requiem Pour Un Con ») est revisité électro et joué au xylophone. Le chanteur de Placebo y fait des tonnes avec sa voix affectée, avant de massacrer « Ballade De Melody Nelson » lors d’un « The Ballad Of Melody Nelson » récupéré du très dispensable disque de reprises offert dans l’édition spéciale de Sleeping With Ghosts de Placebo. Le groupe traverse décidément une mauvaise passe.

Plus loin Tricky s’égare avec sa relecture de « Goodbye Emmanuelle » et Marc Almond en fait beaucoup trop sur l’imbuvable « Boy Toy » (« I’m The Boy »). Le disque se clôt sur un crime de lèse-majesté : Carla Bruni – ses arpèges sommaires, son accent franchouillou – se fait honte sur « Those Little Things » (« Ces Petits Riens »)… quelle idée.

Bilan mitigé donc pour un disque plus réservé aux fans des groupes présents sur la compilation que de Serge Gainsbourg lui-même. Téléchargez la paire de morceaux interessants ou, mieux, si vous ne la possédez pas, achetez l’intégrale Gainsbourg, cette intarissable source de plaisir, plutôt que ce demi-album imparfait.

 

Eric

Rédacteur en chef, webmonstre, tête de veau, suiveur de modes, mauvaise foi.

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