CONTROL.

Film d’Anton Corbijn (2007)

Malheureusement, on connaît la fin de l’histoire: Ian Curtis, chanteur de Joy Division, groupe majeur de la vague post-punk de la fin des années 70, a mis fin à ses jours le 18 mai 1980, à même pas vingt-quatre ans. Le film d’Anton Corbijn, fervent admirateur du quatuor mancunien qu’il avait à l’époque photographié pour le NME, retrace une trajectoire personnelle aussi fulgurante que douloureuse, de l’adolescence de Ian à Macclesfield, bourgade poisseuse proche de Manchester, à sa disparition quelques années plus tard, vaincu par la dépression, la survenue d’un succès ingérable, l’échec de son couple, le poids de la routine. Refusant radicalement les codes classiques du biopic et toute tentation d’esthétisation morbide, Corbijn filme en noir et blanc l’incapacité d’un homme à être et sa difficile relation au monde, et non le destin romantique d’un martyr iconique du rock. D’une sobriété qui confine au dépouillement, voire au dénuement, Control maintient jusqu’au bout une distance troublante et presque anti-empathique avec son personnage, à qui la caméra semble renvoyer son regard.

Au commencement, il y a l’ennui: le lycée, les façades blafardes des immeubles du quartier, les journées interminables passées à griffonner des vers et écouter Bowie en fumant des clopes allongé sur le lit. Comme pour étouffer la mélancolie et le désenchantement précoce, Ian précipite sa propre normalisation sociale : il se marie à dix-neuf ans et trouve un emploi de fonctionnaire à l’Employment Exchange. Dès lors, Control devient la chronique d’un écartèlement et d’une impossible adéquation, le récit sans fard d’une existence faite de souffrance et de frustration. Curtis, qui rêvait d’absolu, se retrouve très tôt pris au piège du quotidien et des obligations familiales. Autant qu’une échappatoire et qu’un dernier espace de liberté arraché à la contrainte, la musique est alors pour lui un moyen de donner libre cours à la noirceur de ses névroses et de ses obsessions les plus profondes. Peu à peu, le circuit se referme, la limite entre scène et vie privée se brouille, et son désespoir intime devient sa principale inspiration.

Les performances en concert s’avèrent particulièrement saisissantes, restituant l’énergie froide du groupe, au son sec et tendu, à mi-chemin entre le nihilisme punk des Pistols et la mécanique new wave de New Order. La voix sépulcrale de Curtis, étrangement charismatique dans ses vêtements d’employé de bureau, contraste avec son apparence juvénile, créant l’impression dérangeante d’une forme de maturité accélérée, d’un décalage quasi-monstrueux. Sam Riley se sort brillamment d’un très délicat exercice de mimétisme et s’approprie les idiosyncrasies du chanteur, à la fois rigide et désarticulé, halluciné et hypnotique, fascinant et effrayant. Pour Curtis, qui souffre d’épilepsie et vit sa musique jusqu’à l’épuisement, la scène relève d’une véritable épreuve physique, où la perte de contrôle, subie plus que recherchée, n’a absolument rien de jouissif ou d’extatique. Filmés sans voyeurisme, ces moments forts mettent en exergue la tension et l’intensité qui habitent continuellement Curtis.

Distillant un malaise diffus, Control ne verse jamais dans la psychologie simpliste et ne cherche pas à expliquer a posteriori la part d’inexplicable. L’insatisfaction conjugale et les problèmes de santé de Ian Curtis ne font qu’accentuer un mal-être existentiel que l’on perçoit dès les premiers plans chez ce grand échalas maussade et songeur qui traverse le film comme une énigme. Ne se livrant qu’au compte-gouttes, il demeure jusqu’au bout insondable et mystérieux, enfermé dans son mutisme et ses tourments secrets, incapable de se mettre en mots ailleurs que dans ses chansons. La rage aux bords des lèvres, il ne peut qu’écrire les quatre lettres majuscules du mot « hate » au dos de son blouson de cuir, slogan lapidaire en forme de cri étouffé. Dramatiquement silencieuse, la tragédie intérieure de Curtis est aussi celle de l’indicible.

  

La bande-annonce du film :