ISOBEL CAMPBELL & MARK LANEGAN – Ballad of the Broken Seas La Belle et la Bête

(V2 2006)

Violoncelliste dans le groupe Belle & Sebastian pendant toute la période « indépendante » du groupe écossais (la belle a rompu avec le chanteur Stuart Murdoch au moment où le groupe signait chez Rough Trade et a alors entamé une carrière solo), Isobel Campbell a trouvé en Mark Lanegan, ex-chanteur des grunge Screaming Trees et membre à temps partiel des Queens Of The Stone Age, un pygmalion des plus improbables. Leurs univers musicaux étant radicalement opposés, on se demandait comment la pop délicate et éthérée de la chanteuse à voix d’ange allait se marier avec l’univers fait de rock décharné et de blues sépulcral de Lanegan le loner. On a déjà vu des collaborations prometteuses sur le papier accoucher d’un album loin d’être inoubliable (Bongo Fury de Zappa et Captain Beefheart en est un exemple parmi  tant d’autres, sans même parler des « supergroupes »). Ballad Of The Broken Seas, résultat de l’association de ces deux opposés, dépasse les espérances.

Ballad Of The Broken Seas voit Lanegan et Campbell trouver un territoire d’entente sur le thème fascinant et éternel de la mer, de la conquête du nouveau monde. Leur album est imprégné de cette ambiance des vieux ports brumeux du dix-neuvième siècle et des épouses éplorées qui voient leus homme prendre la mer vers des destinations inconnues. Au cours de leur voyage au coeur des ténèbres, les marins, imbibés de rhum, croient avoir affaire à des sirènes et autres créatures mystiques… Ici Isobel Campbell campe tour à tour la femme restée à quai, des larmes dans les yeux, et la sirène tentatrice dans des chansons qui baignent dans les romans d’aventure de Robert-Louis Stevenson et Joseph Conrad.

Dès le morceau d’ouverture, « Deus Ibi Est » (« Dieu est présent »), les bases de cet album particulier sont posées : le timbre rauque de Lanegan est porté par une guitare folk autour de laquelle Isobel place sa voix irréelle. On est soufflé par la beauté et la singularité du duo. La formule est reprise dans plusieurs morceaux (« The False Husband », et cette reprise façon « bar miteux perdu dans le Nouveau-Mexique » de « Ramblin’ Man » de Hank Williams) où Lanegan pose son croon de bluesman blanc avant qu’Isobel ne fasse s’envoler le refrain de sa voix angélique.

La plupart des morceaux ont une rythmique ternaire loin des bases pop-rock classiques – on est plus proche des gigues propres aux chants de marins – qui donnent au disque un charme désuet, hors du temps. La finesse des arrangements (violons, piano, guitare acoustique essentiellement) qui évoquent tantôt Ennio Morricone et l’ouest américain (la guitare et les violons de « False Husband » sortent tout droit d’un western spaghetti, tout comme le trot délicat de « Saturday’s Gone », tandis que le piano bar de « Ramblin’ Man » et le blues dylanien de « The Circus Is Leaving Town » ont des solides racines yankees) confère à ce disque une richesse et une diversité hors du commun. On est constamment dans des ambiances qui évoquent des paysages lointains et fantasmés.

Lorsque le duo chante à l’unisson – dans « (Do You Wanna) Come Walk with Me? », « Honey Child What Can I Do? » et « Revolver » -, la complémentarité qui unit les deux artistes tombe sous l’évidence : leurs voix se marient à la perfection et un vent de magie souffle sur le disque. L’association de ces deux personnages aux univers musicaux opposés s’avère donc plus qu’une réussite, un miracle. On trouve dans ce Ballad Of The Broken Seas plusieurs passages qui comptent parmi ce que chacun des musiciens ont fait de mieux.

Lanegan, après une paire d’albums brillants au sein des Queens Of The Stone Age et, surtout, son excellent Bubblegum exécuté en solo, prouve qu’il compte parmi les plus grands chanteurs en activité. Un personnage énigmatique et fascinant, une gueule cassée au grand coeur qui vient apporter classe et profondeur aux mélopées parfois légères d’Isobel Campbell qui a trouvé en lui un complément parfait. Transcendée par la présence de cet artiste hors du commun, la chanteuse sucrée devient une nymphe fascinante et parvient à gagner son difficile pari : exister sans Belle & Sebastian.

 

 

Tracklisting :

  1. Deus Ibi Est
  2. Black Mountain
  3. The False Husband
  4. Ballad Of The Broken Seas
  5. Revolver
  6. Ramblin’ Man
  7. (Do You Wanna) Come Walk With Me?
  8. Saturday’s Gone
  9. It’s Hard To Kill A Bad Thing
  10. Honey Child What Can I Do?
  11. Dusty Wreath
  12. The Circus Is Leaving Town

 

Vidéos :

« Ramblin’ Man »

« Revolver »

 

Rémi

Rédacteur amiral, plombier polonais, dépoussiéreur d'étagères, objectivité totale.

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