HOUSE OF THE RISING FUZZ – Compilation De l'autre côté du pays

(456 Records/Primal Sounds 2015)

Voilà un disque qui arrive à point nommé. Alors que, un peu inquiets, on commençait à constater l’essoufflement de la scène garage-rock américaine, que de moins en moins de jeunes groupes parvenaient à nous exciter, trop occupés qu’ils étaient à singer scolairement Ty Segall et les Oh Sees, cette compilation vient rappeler avec fracas aux mauvais géographes que nous sommes que les États-Unis ne se résument pas à la seule Californie. House of the Rising Fuzz nous dévoile en effet dix groupes issus de la florissante scène de Boston, une ville située à l’extrême opposé des spots de surf californiens sur la carte américaine et apparemment peuplée de jeunes gens tarés. Ces derniers, loin des regards, œuvreraient depuis plusieurs années au renversement de l’ordre établi, et cette compilation s’apparente à leur manifeste, visant à révéler au grand jour leurs projets révolutionnaires placés sous le signe de la sacro-sainte Lo-Fi.

C’est The New Highway Hymnal (un groupe qui nous était jusqu’à présent inconnu, comme tous les autres présents ici) qui lance les hostilités avec un morceau de 4’30 au titre provocateur, « Isolation ». En introduction, le groupe empile les couches de guitares shoegaze, nous laissant d’abord croire à une copie bien fichue des Black Angels de Passover. Puis le couplet commence : devant une ligne de basse au groove tranquille, le chanteur déclame ses paroles avec un aplomb qu’on n’avait pas entendu depuis un certain temps chez un jeune groupe. Quelques secondes plus tard, des chœurs féminins font monter la sauce jusqu’à l’insolent refrain : « Is there anybody out there ? » On commence à se sentir vaguement estomaqué par ce qu’on est en train d’entendre ; le morceau avance, les guitares continuent de s’amonceler, les chœurs féminins refont leur apparition, le refrain, à nouveau, puis un solo distordu qui vient nous vriller les tympans… Quand le morceau se termine, on est à genoux : le groupe vient de nous offrir un tube presque à la hauteur de « Shake The Dope Out ». Sans transition, The Monsieurs (beau blaze) balancent une déflagration punk d’une minute quarante aussi tubesque que le titre précédent. Mélodie qui reste vissée dans le crâne (depuis combien de temps n’en avait-on pas entendu de pareille ?), chant beuglé et frénésie complète : deuxième uppercut.

Passé le choc initial, « Kreep », interprétée par Black Beach (dont le bassiste, Ben Semeta, a concocté la présente compilation), fait baisser notre enthousiasme d’un petit cran : on croirait presque entendre un inédit des Oh Sees à leur plus garage. Plus tard, Miami Doritos nous feront le même effet, pour les mêmes raisons. Pas de quoi crier au scandale, toutefois : les deux morceaux sont très bons, mais après les deux extraordinaires titres introductifs, on ne peut réprimer une petite moue de déception. Entre les deux, l’obsédante « White Washed » des Midriffs donne à entendre un très bon refrain sur fond de guitares heavy, mais nous incite à réviser notre impression première et à ne pas attendre de ce disque un chamboulement complet des règles en cours : la majeure partie de ces groupes s’inspire en fait du garage psychédélique texan ou californien, et l’agrémente du gros grain de folie propre à Boston (berceau d’une scène hardcore renommée, et ville d’origine des Pixies ou d’Anal Cunt, entre autres dégénérés notoires).

La seconde face est au niveau de la première, et creuse le même sillon saturé : elle commence par « Chips in the Moonlight » des Nice Guys, dont le riff bas du front évoque certains grands morceaux de Nirvana. Sur « Cream », Dinoczar se situe pour sa part entre les Hunches (pour son extrémisme sonore peu complaisant) et Brimstone Howl (pour les solos héroïques et la morgue du chanteur) – au rayon influences, on a vu pire. Le riff introductif de « Jake » des Barbazons laisse espérer un nouveau tube, mais le groupe manque un peu de nerfs par la suite. Une fois encore, c’est pourtant un bon morceau, qui pâtit surtout de son environnement énervé. C’est aussi le dernier temps mort du disque, car les deux titres suivants, en clôture, sont aussi exceptionnels que les deux premiers (la compilation est très bien agencée). The Televibes jouent avec leurs pédales de reverb à l’envi et multiplient les contre-pieds cinq minutes durant, bien aidés en cela par un remarquable batteur : « DMT » est un trip bien allumé, porté par des lignes de guitare sinueuses et des chœurs entêtants. L’inquiétante « Bleeding Like A Stone » des Creaturos, elle aussi longue de cinq minutes, est le dernier grand morceau du disque, peut-être le meilleur : grosse fuzz, paroles cryptiques et nouveau délire psych mémorable – une conclusion idéale.

Une pochette parfaite, des tubes à la pelle, pas un seul mauvais morceau, un enthousiasme encore intact chez chaque groupe… Pas besoin de vous faire un dessin : House of the Rising Fuzz est une grande compilation, le témoignage de la naissance d’une scène aux membres divers mais à l’identité sonore forte. Ces Bostoniens reprennent le travail là où les jeunes Californiens l’ont laissé il y a un ou deux ans, et l’enrichissent d’influences variées et d’une énergie renouvelée. Surtout, ils réintroduisent dans le garage ce qui commençait à lui manquer : l’idiosyncrasie et le sentiment de transgression. Il est encore un peu tôt pour savoir si cette scène mérite un emballement sans réserve, mais ne boudons pas notre plaisir pour l’instant : cette compilation est une fantastique promesse de jours heureux.

 

 

Tracklisting :

  1. The New Highway Hymnal – Isolation *
  2. The Monsieurs – Shadow *
  3. Black Beach – Kreep
  4. Midriffs – White Washed
  5. Miami Doritos – Cut the Rope
  6. Nice Guys – Chips in the Moonlight
  7. Dinoczar – Cream *
  8. Barbazons – Jake
  9. The Televibes – DMT *
  10. Creaturos – Bleeding like a Stone *

L’album est en écoute intégrale sur bandcamp :

 

Vidéos :

The New Highway Hymal – « Isolation »

The Televibes – « DMT »

 

Vinyle :

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Léo

Scribouillard double-sévreux, enthousiaste immodéré, ex-cédéphile.

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