THE LEMON TWIGS – Do Hollywood Take the kids off Broadway

(4AD 2016)

Voici un album qui, s’il rencontre le succès qui lui est promis, risque de faire couler beaucoup d’encre et attisera probablement bien des jalousies. Michael et Brian d’Addario, les deux frangins qui forment les Lemon Twigs, cumulent les tares : ils sont jeunes (17 et 19 ans), surdoués, New-Yorkais, fils à papa, enfants stars (ils ont joué dans plusieurs production hollywoodiennes dès leur plus jeune âge), revivalistes, arborent le mullet et ont signé sur un label d’envergure internationale (4AD, maison des Cocteau Twins ou des Pixies autrefois, d’Ariel Pink aujourd’hui) avant même d’avoir fait leurs armes dans le circuit underground. L’affront est immense. Seront-ils voués aux gémonies par les mêmes tristes sires qui, il y a deux ou trois ans, boudaient leur plaisir devant Jacco Gardner, Temples et consorts, pour l’insidieux motif de trop grande notoriété (ne faites pas semblant, vous savez bien que nous parlons le langage de la vérité) ?

Si ceci venait à arriver, il ne faudra pas compter sur PlanetGong pour gonfler ces rangs aigris. D’innombrables écoutes de Do Hollywood, leur premier album, nous ont fait perdre tout sens de la mesure : Do Hollywood est probablement le disque de pop lo-fi qui nous a le plus enthousiasmé depuis des lustres (il faut sûrement remonter aux premiers Gardner ou Foxygen pour un choc équivalent). Dix chansons entêtantes, délicates, bourrées de classe et d’idées loufoques, intégralement interprétées par deux garçons qui témoignent d’une maîtrise musicale laissant loin derrière eux la plupart de leurs contemporains. A peine croyable.

L’histoire des frères d’Addario est singulière : passons sur leurs carrières d’acteurs (qui n’ont d’intérêt que pour expliquer la maturité qui se dégage de leur disque), et remontons à la source. La source, c’est leur père Ronnie d’Addario, musicien confidentiel qui, de la fin des années 70 jusqu’au milieu des années 80, publiait des disques hors du temps inspirés du Ram de McCartney et du Surf’s Up des Beach Boys. La musique des Lemon Twigs, qu’on peut elle aussi qualifier d’anachronique sans prendre trop de risques, appelle les comparaisons par son caractère référentiel ; ici et là, on a vu cités les Beatles, les Kinks et même Queen, auxquels nous ajouterions Elton John (période Goodbye Yellow Brick Road) ou David Bowie. Si toutes ces influences (exclusivement issues de la fin des 60s et du début des 70s) sont indéniables, chacune renvoie en fait au paternel, qui partageait visiblement les mêmes obsessions que ses fils et dont les disques ressemblent presque à s’y méprendre à Do Hollywood.

« Presque », car contrairement à leur père qui se contentait plus ou moins de singer ses idoles, Michael et Brian font preuve d’une déférence toute relative envers leurs glorieux aînés. C’est ici qu’intervient le groupe Foxygen, qui a découvert les deux frangins sur Twitter et les a accueillis pendant six mois dans ses Dreamstar Studios analogiques. Six mois durant lesquels les d’Addario et Jonathan Rado ont peaufiné les arrangements luxuriants des dix morceaux de l’album (composés par Brian il y a deux ans, soit lorsqu’il avait 17 ans – no comment). La présence de Rado à la production est tout sauf anecdotique : elle insuffle dans la musique des Lemon Twigs, par le biais d’idées un brin déviantes (« As Long As We’re Together »), la légère touche de folie et d’insolence crâne dont les Foxygen font leur miel1. Elle permet aux morceaux de l’album de s’éloigner de la simple citation pour atteindre une bizarrerie touchante.

On pouvait craindre que Rado et Sam France (présent sur les choeurs de quelques morceaux) vampirisent Do Hollywood par les excès dont ils se sont rendus coutumiers et qui desservent parfois leur propre musique. C’était sans compter sur la forte personnalité des d’Addario, vraisemblablement moins frappadingues et cyniques que leurs protecteurs (on pourrait dire que les Lemon Twigs sont du côté beatlesque de la force tandis que les Foxygen sont du côté stonien). Les compositions et les paroles de Brian, en particulier, sont empreintes d’une candeur et d’une gravité désarmantes. La finesse de sentiment dont il témoigne est étonnante : la joie qui se dégage des morceaux est constamment empreinte de tristesse, et vice versa.

Cette dernière particularité est rare et constitue la qualité essentielle de Do Hollywood. Elle est permise par la maîtrise instrumentale prodigieuse dont font preuve les deux frères. Jonathan Rado, dans un communiqué de presse, explique que « Brian peut jouer de tous les instruments qu’on lui présente, et [que] Michael est le batteur le plus captivant [qu’il ait] jamais rencontré ». On veut bien le croire : Brian joue effectivement de tous les instruments présents sur le disque (guitare, piano, batterie, mais aussi violons, cuivres…), puisqu’il s’est occupé personnellement de tous les arrangements. Ce fait, suffisamment impressionnant en soi, est complété par ses qualités d’instrumentiste : son jeu de guitare est sobre et juste, son jeu de piano groovy à souhait, son chant d’une variété remarquable. A la batterie, Michael fait lui aussi des merveilles : à l’entendre, on croirait presque qu’il joue des mélodies et qu’il est possible de reprendre ses parties rythmiques en sifflotant. 

Ils s’avèrent de ce fait grands spécialistes des mélodies à tiroir, maîtrisent à la perfection les changements de rythme et de ton (au point d’en abuser un peu, tant ils le font de manière systématique), et font ainsi passer leurs auditeurs par toute une série d’émotions : le passage du premier titre (« I Wanna Prove to You », d’un classicisme pop éhonté) au deuxième (« Those Days Is Comin’ Soon » et son ambiance de cabaret) est éloquent. Le plus souvent, c’est au sein d’un seul et même morceau qu’ils effectuent ces variations. « A Great Snake », le dernier titre du disque, est peut-être le plus réussi d’entre tous : il commence comme le « Make It Known » de Foxygen (qui commençait lui-même comme « A Silver Song » de Conspiracy of Owls), puis le groupe déploie sa science du changement d’accord qui tue pour un résultat foudroyant de grâce. L’un des morceaux de l’année.

La qualité des chansons de Do Hollywood est constante : toutes sont excellentes. Les apports conjugués de l’influence paternelle et de Foxygen ont permis aux frères d’Addario de laisser libre cours à leur talent et à leur sensibilité dans des chansons magnifiquement écrites et interprétées. Déjà, les critiques étrangères (NME, Guardian, etc.) parlent de masterpiece. Notre réserve légendaire nous empêche d’en faire de même, mais veuillez bien croire que c’est pas l’envie qui nous manque. Les Lemon Twigs, à un âge où les rédacteurs de Raw Power Magazine suçaient encore leur pouce, viennent en tous les cas de signer l’un des albums les plus marquants de la décennie – ni plus ni moins et si ça ne vous plaît pas c’est le même tarif. Les chansons de Do Hollywood, depuis qu’on les a découvertes, nous hantent avec insistance, et on est prêt à parier qu’elles nous habiteront encore longtemps.

 

 

Tracklisting :

  1. I Wanna Prove To You *
  2. Those Days Is Comin’ Soon *
  3. Haroomata
  4. Baby Baby
  5. These Words *
  6. As Long As We’re Together
  7. How Lucky Am I *
  8. Hi+Lo
  9. Frank
  10. A Great Snake *

cf. l’extrait de leur prochain album publié il y a quelques jours et déjà monument d’insanité.

 

Vidéos :

« These Words »

« As Long As We’re Together »

 « These Words » au Tonight Show de l’infâme Jimmy Fallon :

 

Léo

Scribouillard double-sévreux, enthousiaste immodéré, ex-cédéphile.

2 Comments

  1. Plein d’espoir pour ces jeunes loups, en espérant effectivement qu’ils ne nous fassent pas une Foxygen.
    Par contre, je vous invite à écouter plus attentivement le père car derrière le caractère exercice de style, les chansons détonnent d’un talent de composition hors norme (y’a au moins deux chef d’oeuvre dans sa disco).
    Son premier (Take in a show) a été mon disque de l’été.

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