THE BIG LEBOWSKI

Culte

Film d’Ethan & Joel Coen (1998)

Ecrire sur un chef d’oeuvre tel que The Big Lebowski est une gageure, qui s’apparente à tenter de mettre en mots la saveur unique d’un Saint-Emilion grand cru classé ou l’émotion toujours renouvelée à l’écoute de Forever Changes. N’ayons pas peur des mots, c’est à un monument que l’on s’attaque. Le film des frères Coen, sorti sur les écrans en l’an de grâce 1998, est à la fois un sommet d’inventivité et de drôlerie, un concentré de répliques cultes et de situations loufoques, une galerie de personnages plus improbables les uns que les autres, un formidable terrain de jeu pour une sacrée brochette d’acteurs (Jeff Bridges et John Goodman dans les rôles de leur vie, Steve Buscemi, John Turturro, Philip Seymour Hoffman, Julianne Moore) et un petit bijou scénaristique. Il s’agit à notre connaissance du seul objet cinématographique qui parvienne à mêler dans le cours de son irrésumable récit le bowling, Autobahn, Vladimir Illitch Oulianov, une valise pleine de slibards, des cris de baleines, un orteil coupé, l’action painting, Saddam Hussein, une prise d’otage, le Shabbat et un rongeur amphibie.

Comme souvent chez les Coen brothers, les losers se taillent la part belle, et plus précisément ceux du genre à mettre le nez dans des affaires qui les dépassent totalement. Jeffrey Lebowski, alias the Dude alias El Duderino alias His Dudeness, est un rescapé des années hippies dans l’Amérique républicaine de George Bush Sr, qui balade sa bonhomie sifflotante dans L.A. en shorts et sandales plastique, écoute du Creedence dans sa guimbarde roulante en fumant des mégots de joints et passe ses journées à boire des White Russian ou à jouer au bowling avec ses acolytes Donny et Walter. Ce dernier, converti au judaïsme par son ex-femme, est un ancien du Vietnam, auquel il fait référence à tous bouts de champs. Patron d’une société de sécurité et défenseur acharné d’une idéologie toute personnelle, il incarne le beauf californien dans toute sa splendeur, attaché à son droit constitutionnel de sortir un flingue en toute occasion, obsédé jusqu’à la bêtise par l’ordre et le respect des règles établies, et pour qui Saddam n’ est rien d’autre qu’ un enc… de chameaux.

 Tout bascule dans la vie du Dude le jour où des inconnus viennent uriner sur son tapis favori, pièce maîtresse de son intérieur, et le sommer de rendre l’argent que sa femme devrait à un certain Jackie Treehorn. Comprenant qu’il s’agit d’une méprise, il rend visite au Lebowski originellement visé par les souilleurs d’étoffe, un millionnaire handicapé et bourru, afin de réclamer dédommagement. Son homonyme le vire comme un malpropre, le traitant d’incapable et de fainéant, avant de le convoquer quelques temps après pour lui apprendre que sa pin-up d’épouse Bunny a été enlevée et lui demander d’agir comme intermédiaire lors la remise de la rançon. Walter est persuadé que Bunny s’est kidnappée elle-même et veut jouer au plus fin avec les ravisseurs. C’est le début d’une série d’hilarantes péripéties, qui mettront ces parfais anti-héros aux prises avec un gang de nihilistes allemands, un magnat de l’industrie pornographique ou encore un chauffeur de taxi fan des Eagles.

L’intrigue-prétexte et ses rebondissements délirants permettent aux frères Coen de s’amuser gaiement avec les codes du film noir (le titre étant un évident clin d’oeil à The Big Sleep d’Howard Hawks, tiré d’un roman de Raymond Chandler) et de laisser libre cours à leur imagination ludique. La parodie d’enquête menée par les deux sympathiques bons à rien promène le spectateur éberlué dans des univers aussi variés qu’interlopes et d’une scène d’anthologie à une autre: les conversations sans queue ni tête au bowling,  le coup du leurre imaginé par Walter, l’entrevue du Dude avec Maude Lebowski, la visite des compères chez le faux suspect Larry, sans oublier la bataille finale sur le parking. Ces épisodes sont entrecoupés d’intermèdes clipesques totalement hallucinés et rythmés par une BO du tonnerre de Dieu, véritables mini-films dans le film qui pénètrent dans l’inconscient du Dude, rempli de quilles, de tapis volants et d’inquiétants castrateurs armés de ciseaux géants.

Plein d’empathie pour ses personnages, le film réussit à rendre attachant un type aussi obtus et agaçant que Walter et véritablement émouvantes des scènes qui flirtent pourtant avec le plus pur ridicule, comme celle où le vent renvoie dans la figure du Dude les cendres de Donny, au terme d’une oraison funèbre aussi incongrue qu’ hors de propos. Derrière la moquerie et la dérision se dissimule toujours une profonde compassion pour les paumés de l’existence, dont les élans se voient systématiquement réprimés par l’absurde. A l’heure du stress organisé et des suicides au travail, le Dude apparaît comme le contre-exemple réjouissant de toutes les valeurs que prône l’Amérique conservatrice et moraliste : travail, effort, famille, rigueur, réussite individuelle, autodiscipline, bienséance. Au fond, on voudrait tous être ce Dude naturellement anti-conformiste, promener sur la vie un regard joyeusement désabusé, ne rien attendre du lendemain, n’avoir pour obsession que son prochain strike et comme principal souci que celui d’avoir toujours une bière au frais. Mais étant donné les temps tumultueux dans lesquels nous vivons, garder la zen attitude n’est pas toujours chose aisée. Heureusement, comme le dit derrière sa moustache le cow-boy narrateur de sa voix inimitable, le Dude se charge de se la jouer relax pour nous tous. Qu’il en soit ici, tout comme ses créateurs, chaleureusement remercié.

 

Une des scènes de rêverie du film (musique de Kenny Rogers & The First Edition)