DASHIELL HEDAYAT – Obsolete Sans équivalent en France

(1971, Shandar)

De ce disque devenu légendaire, tout a déjà été dit, ou presque… La galette originale, qui propose quatre pistes seulement, fut sortie sous une pochette gaufrée rose par le label Shandar, dont les notes indiquent : « Warning : this record must be played as loud as possible, must be heard as stoned as impossible and thank-you everybody ». Derrière le pseudonyme de Dashiell Hedayat se cache en réalité Daniel Théron – écrivain contemporain plus connu sous un autre de ses pseudonymes, Jack-Alain Léger.

Dashiell Hedayat a affirmé à tous ceux qui voulaient l’écouter que Gong n’avait pas un rôle plus important que celui d’accompagner les morceaux qu’il avait composés seul. Il a comparé sa situation et son rôle avec ceux de Dylan, lorsqu’il a choisi les futurs membres de The Band pour l’enregistrement de ses albums à partir de 1965 (Bringing It All Back Home ; Highway 61 Revisited ; Blonde on Blonde). Malheureusement pour Dashiell Hedayat, cette vision des choses paraît improbable, tant le son de Gong est facile à reconnaître d’un bout à l’autre du disque. L’année 1971 marque en effet le sommet de la première période du Gong de Daevid Allen (un an à peine après la sortie de Magick Brother, Mystick Sister) : les premiers classiques du groupe sont en effet sortis cette année-là : Continental Circus, Camembert électrique, mais aussi l’album solo de Daevid Allen, Banana Moon. L’importance de l’influence de Gong sur l’écriture de Dashiell Hedayat  est encore un sujet de discussion, mais la comparaison entre Obsolete et La devanture des Ivresses (sorti en 1969 sous un autre pseudonyme, celui de Melmoth) permet de remarquer le passage d’un style prog-rock assez classique – pour ne pas dire quelconque (on pense à des groupes comme Ange) à une musique virtuose,  impressionnante de solidité, et résolument rock’n’roll.

En effet, dès le premier riff de guitare de « Chrysler », l’auditeur comprend qu’il est en présence d’un grand disque de rock : le rythme est rapide, et le groupe solide. Les guitares (tenues par Dashiell Hedayat lui-même, mais aussi par Daevid Allen, Christian Tritsch, et même Pip Pyle) sont tranchantes, la basse de Christian Tritsch est monumentale, et la batterie de Pyle prodigieuse. Les paroles de la chansons, répétitives et hypnotisantes, à l’image de la musique qui les accompagne, sont implacables : « J’ai une Chrysler tout au fond de la cour / elle ne peut plus rouler mais c’est là que je fais l’amour ». Ceux qui ne connaissent pas le disque doivent sans doute trouver cela étrange ou risible ; les autres savent de quoi il retourne. « Chrysler » est un morceau extraordinaire – un des meilleurs jamais enregistrés et chantés en France. La chanson suivante, « Fille de l’ombre » est un morceau expérimental sur lequel d’étranges bruits aquatiques jouent un rythme, avant que la guitare ne lance un riff en boucle et que Gilli Smythe pousse ses cris autour de la ritournelle inquiétante de Dashiell Hedayat.

Le morceau suivant, « Long song for Zelda », est un pur moment de bonheur : l’intro de guitare acoustique, soutenue par une basse réconfortante, prépare l’arrivée d’un chant magnifique : « Je suis à la fenêtre / Et toi tu es dans la baignoire / Tes pieds dépassent / je peux les voir dans la glace de l’armoire. ». La chanson passe comme un beau rêve, depuis les narrations des ses visions étranges jusqu’à son étrange conclusion, surprenante jusqu’à l’absurde, et pourtant merveilleuse.

La face B du LP original présente « Cielo Drive/17 », une piste longue de plus de vingt minutes, un morceau titanesque sur lequel on retrouve le son et les ruptures de rythme caractéristiques de Gong : basse monumentale et virtuose, batterie implacable, guitares agressives avec solos de glissando. La parenté avec Continental Circus est indéniable : les rythmes joués par Tritsch et Pyle sont extrêmement proches de ceux jouées pour la B.O. du film de Laperoussaz. Les parties jouées par Didier Malherbe (aka Bloomdido Bad De Grass, le génial saxophoniste et flûtiste de Gong) sont prodigieuses. Gilli Smythe pousse ses habituels « wet pleasure chants » et Daevid Allen enchaîne les parties de glissando, alors qu’Hedayat joue les solos de guitare. Les textes font écho à des thèmes déjà abordés dans le disque (comme celui du reflet) ; le mystère est présent partout sur ce disque magique, qui s’achève en une longue mélopée très éloignée de la première structure du morceau. Le chant fragile de Dashiell Hedayat et celui de Gilli Smythe accompagnent la mélodie qui s’efface peu à peu, avec une douceur extrême, mais de façon inexorable.

Obsolete est un disque unique ; un album sans véritable équivalent dans l’histoire de la musique : en quatre morceaux seulement, Dashiell Hedayat & Gong ont enregistré un disque prodigieux, définitif et indispensable.

 
 
 

Liste des chansons :

Face A : Eh, Mushroom, Will You Mush My Room? (16:42)

a. Chrysler (6:40)
b. Fille de L’Ombre (2:18)
c. Long Song for Zelda (7:44)

Face B. Cielo Drive/17 (21:09)

 

Extraits :

« Chrysler »

 
« Long Song For Zelda »
 
 
Dashiell Hedayat à la télévision
 

 

Vinyle :

Une belle pièce de collection, assez difficile à trouver, avec une pochette d’aspect gaufré.

Dashiell Hedayat & Gong - Obsolete

Dashiell Hedayat & Gong - Obsolete

Rémi

Rédacteur amiral, plombier polonais, dépoussiéreur d'étagères, objectivité totale.

14 Comments

  1. Grand, grand plaisir de ré-entendre « Chrysler » cet après midi sur France Inter dans une émission sur 1968/1969 …
    Dommage : la désannonce un peu ironique sur le caractère répétitif du morceau; encore une jeune qui n’a pas compris !
    Je suis sûr d’avaoir ce disque quelque part : je vais passer le WE à fouiller …

    • Je vais me faire un plaisir de répondre à cette question : après ses diverses incarnations musicales, Dashiell Hedayat a cessé toute activité de chanteur et a entamé une carrière d’écrivain sous divers pseudonymes, notamment Smaïl et Jack-Alain Léger.

      En 2005, on a pu lire sa chronique de l’album Portrait-Robot de Bertrand Burgalat dans Rock&Folk. Le disque était album du mois, l’article signé « Dashiell Hédayat », pseudo avec lequel il n’avait plus signé depuis ce superbe Obsolete.

  2. Et certains de ses bouquins sont plus que lisibles.
    Son Falstaff en particulier m’avait investi d’un rare enthousiasme.
    J’aimerai lire aussi « A Contre Coran » et « Tartufe fait
    Ramadan » qui lui ont value d’être exécuté en place publique par l’intelligentsia
    rive droite parisienne (c’est à dire l’essentiel du monde de l’édition).

  3. Mon dieu, que c’est beau! Merci, merci, merci… Cette magnifique découverte, d’un effet complètement inattendu, aura été l’utilité de ma journée.

    • 😉 Avec plaisir!
      Ce disque a changé des vies… et c’est génial de voir que sa découverte continue de séduire… « Mon Dieu que c’est beau! »

  4. 🙂 !

    Savez-vous où l’on peut se procurer « La devanture des ivresses », je n’arrive pas à trouver un site où ce disc soit disponible…  ?? 

  5. Voilà des années que je cherche dans ma mémoire le nom du groupe de ce morceau. J’avais gardé en mémoire le nom de cadillac rose (comme apparemment beaucoup de ceux qui écoutaient le morceau à
    l’époque -on l’était tous…- ) alors qu’il s’agissait d’une chrysler rose… J’ai perdu ce 33T (à dire vrai je crois qu’on me  l’a piqué il y a une trentaine d’années). Une vraie joie de le
    réécouter enfin. Merci.

  6. cela fait 40 ans que je t’ecoute, et meme quand je ne t’ ecoute pas je t entends, la, tout au fond de moi, qui te marres… je t ai bien eu !!!  on parlait d’etre accro..amusant, la on l’est
    et personne ne peut t arreter  🙂  personne ne peut t arreter d’entendre, et d’aimer…. et de forcer encore un peu plus le son …

  7. Il passe encore chez moi ce soir sur mes vieilles JBL: depuis que je l’ai découvert – peut etre maintenant 20 ans + ou – , je n’arrive pas à m’en passer! Il transpire les 70′ que j’ai hélas ratées en naissant une génération plus tard!

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