PINK FLOYD – The Piper at the gates of dawn Sommet psychédélique

(EMI 1967)

Des appels de radio confus, une basse qui martèle la même note, un bip sonore épileptique qui s’accélère. La foudre tombe – une descente de batterie sur la droite. A gauche un riff de guitare explose. Syd chante les astres, théâtre d’une bataille interstellaire « Jupiter and Saturn, Oberon, Miranda and Titania. Neptune, Titan, Stars can frighten« . Le space-rock est né. Le morceau s’arrête brutalement à 1min34. On vit alors un moment d’éternité : la guitare part dans un solo imaginatif qui transporte l’auditeur autre part. On n’avait jamais entendu ça. Ainsi s’ouvre l’album-clé du rock psychédélique anglais.

Pink Floyd en 1967 est le fruit d’un seul homme, Roger « Syd » Barrett. A 21 ans, ce jeune homme excentrique vit dans une dimension où John Lennon, Bo Diddley, John Coltrane et les personnages de contes de fée sont ses seuls amis… avec le LSD qu’il consomme en quantités surhumaines. Au cours de ses rêveries les yeux ouverts où le monde explose de mille couleurs, il croise des personnages extraordinaires. Et les raconte dans ses chansons. Sa première, « Arnold Layne », est un succès dans les charts. Cette histoire d’écervelé collectionneur de dessous féminins devient l’emblème d’un nouveau genre musical : le rock psychédélique. Peu de temps après, « See Emily Play », comptine dérangée, positionne Pink Floyd en tant que leader de l’underground londonien. Il faut dire que le groupe dispose déjà d’une sacrée réputation dans la capitale britannique avec ses shows extraordinaires à l’UFO Club où tous les hipsters de la ville, Paul McCartney en tête, se pressent chaque vendredi pour assister à une déferlante de sons agressifs et de lumières kaléidoscopiques.

The Piper At The Gates Of Dawn tire son nom d’un chapitre du Vent Dans Les Saules, livre pour enfants écrit par Graham Greene. « Open your mind, relax and float downstream » disait Lennon en 1966 en parlant de ses expériences lysergiques. Lorsque Barrett ouvre son esprit, il  y trouve un univers peuplé de personnages fantastiques, reflets d’une enfance heureuse qu’il refuse de voir disparaître. On les retrouve dans plusieurs comptines pop à la structure proche des nursery rhymes et des limericks chers à Edward Lear, chantre du nonsense. Le chat de « Lucifer Sam » évoque le Cheshire Cat d’Alice Au Pays Des Merveilles. « The Scarecrow » pourrait bien être l’épouvantail du Magicien d’Oz et « The Gnome » sort tout droit d’un livre de J.R.R.Tolkien. Dans « Flaming » Barrett s’imagine chevauchant une licorne et doté de pouvoirs extraordinaires tandis que dans la magnifique « Matilda Mother », il évoque avec nostalgie l’époque où sa mère lui racontait des contes avant de se coucher (« For all the time spent in that room/The doll’s house, darkness, old perfume/And fairy stories held me high »… « Ooh mother, tell me more »).

Toutes ces chansons sont magnifiques et révèlent un groupe, à l’image de son leader, schizophrène. Quand Pink Floyd a sorti son premier album, empli de ces mélodies à tiroir enfantines et déglinguées, le public de l’UFO – Pete Townshend en premier – n’a pas reconnu le groupe qui improvisait pendant une demi-heure une musique puissante plus proche du free-jazz que de la pop. On ne retrouve cet aspect là du groupe que sur l’inaugural « Astronomy Dominé », l’étrange « Pow R. Toc H. » et surtout les neufs minutes d' »Interstellar Overdrive » présenté ici dans sa version « courte ». Ce morceau a ses détracteurs. Il indique néanmoins la direction que prendra le groupe après le départ de son leader irresponsable, celle d’un space-rock étiré sur plusieurs minutes, terrain d’expérimentations.

Syd Barrett ne survivra pas à The Piper At The Gates Of Dawn. Le LSD aura raison de sa raison, ou peut-être était-il fou avant de toute façon. Son comportement de plus en plus erratique lors des tournées de promotion de l’album amènera le groupe à recruter un guitariste supplémentaire (David Gilmour) puis à se séparer de lui. Le bassiste Roger Waters reprendra alors les rênes d’un groupe qui deviendra colossal, mais ne saura jamais se défaire de l’influence de son ami désormais reclus chez sa mère à Cambridge. Dark Side Of The Moon, Wish You Were Here, The Wall… tous ces albums traitent de près ou de loin de la chute de Syd Barrett dans la démence et la solitude.

Il ne nous reste de ce personnage fascinant que ce premier album extraordinaire, les singles qui l’ont précédé et une paire d’albums solo poignants. The Piper At The Gates Of Dawn est le don que Syd Barrett a fait à l’humanité, la référence en matière de musique psychédélique pour des générations de musiciens traumatisés par ce génie aux ailes brûlées. Indispensable.

 

  

Tracklisting :

  1. Astronomy Domine *
  2. Lucifer Sam *
  3. Matilda Mother *
  4. Flaming *
  5. Pow R. Toc H.
  6. Take Up Thy Stethoscope And Walk
  7. Instellar Overdrive *
  8. The Gnome
  9. Chapter 24
  10. Scarecrow *
  11. Bike *

 

Vidéos :

Pink Floyd à la BBC en 1967, on les voit jouer un extrait de « Pow R. Toc H. » puis se lancer dans « Astronomy Domine » (après l’introduction dépréciative du présentateur de la BBC) :

 
« Scarecrow »
 
 
« Interstellar Overdrive » (live)
 

 

Vinyle :

Pink Floyd - The Piper At The Gates Of Danw

Eric

Rédacteur en chef, webmonstre, tête de veau, suiveur de modes, mauvaise foi.

2 Comments

  1. "I know a mouse and he hasn’t got a house, I don’t know why I call him Gerald. He’s getting rather old, but he’s a good mouse." Monstrueux.

    J’attendais une chronique sur cet extraordinaire album depuis environ 3000 ans. Merci. Le Floyd, avant d’être une entreprise à remplir les stades, était le groupe expérimental qui a sorti l’album psychédélique anglais définitif, juste avant que Barrett ne disparaisse. Si Waters ne s’en est toujours pas remis, qu’il se rassure: nous non plus. 

  2. C’est vrai que cet album est magnifique. Et pourtant, je préfère encore Animals. Sorti en 1977, je le trouve tout simplement exceptionnel et vraiment trop peu connu.

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