THE LIBERTINES – Anthems For Doomed Youth Pour en finir avec le rêve arcadien

(EMI 2015)

Il y a peu, on est allé voir Adam Green en concert. Seul sur scène, le folksinger new-yorkais a chanté à la demande du public sa reprise de « What A Waster », que les fans de la première heure des Babyshambles Sessions des Libertines connaissent bien. On s’est alors souvenu de la puissance de ce morceau, de la poésie punk qu’il dégage, de la fougue avec laquelle les Libertines l’interprétaient, comment il est devenu un hymne pour des milliers de jeunes gens au début du millénaire.

Les cyniques, snobinards et autres blasés de la musique populaire l’ont sans doute oublié, mais il fut un temps durant lequel les Libertines incarnaient un idéal romantique. Ils étaient les derniers tenants d’une forme de poésie urbaine, d’idéalisme rock’n’roll, de décadence teintée d’idéalisme. Leur premier album était un classique instantané, une collection de chansons qui reflétaient le désir d’une certaine jeunesse de s’évader dans des rêves fous. Leur utopie se nourrissait de fantasmes d’une Angleterre nommée Albion, de récits d’amitié brisée, d’héroïsme vain, de défonce et de rébellion. 

Quand les Strokes incarnaient la coolitude new yorkaise et les White Stripes l’intégrisme garage de Detroit, les Libertines étaient des rêveurs idéalistes venus d’une Angleterre d’un autre siècle, les héritiers bâtards des Kinks et de The Clash. L’urgence de leur musique n’avait d’égal que leur conduite autodestructrice. Le récit de leurs disputes, de leur déchéance et des trajectoires respectives de Carl Barât et Pete Doherty est extrêmement documenté. Le NME et la presse tabloïd britannique ont vendu beaucoup de papier avec. L’histoire de leur réunion, savamment orchestrée par leur maison de disques, l’est tout autant.

On craignait le pire quand a été annoncée l’arrivée d’un troisième album du groupe. Les deux leaders semblaient rincés (Barât enchainait les navets, Doherty avait été spectateur de son propre album de Babyshambles), les raisons du retour semblaient avant tout pécuniaires, et l’oeuvre du groupe ne semblait pas par ailleurs nécessiter épilogue, aussi heureux soit-il.

A sa sortie, Anthems For Doomed Youth nous a pourtant agréablement surpris. C’est un disque digne, un album apaisé qui contient de nombreuses ballades – trop sans doute – mais où le duo de compositeurs démontre un savoir-faire qu’on ne lui connaissait plus. C’est manifeste : Doherty écrit mieux avec Barât (et c’est encore plus vrai dans l’autre sens). L’ex-icone de la jeunesse désenchantée retrouve une seconde jeunesse et pond quelques chansons remarquables (« Fame And Fortune », « Heart Of The Matter »), tandis que son comparse n’est pas en reste (« Anthem For Doomed Youth »). Même le single « Gunga Gin », après notre dégoût initial, a fini par nous convaincre.

La qualité de l’album parvient même à faire oublier quelques écueils : la production sans âme du controversé Jake Gosling nous prive de ces moments de flottement ponctués de fulgurances qui font le sel des Libertines, le groupe recycle quelques vieilles scies sorties de ses archives (ça fait plus de 10  ans qu’on connait « You’re My Waterloo »), et quelques titres sont vraiment faibles (« Fury Of Chonburi », « The Milkman’s Horse »)…

Bref, à sa sortie on a apprécié l’album sans en être fou, si bien que l’idée même d’en parler sur PlanetGong – site où pourtant l’actualité des Libertines a toujours été suivie de près – ne nous est pas apparue comme une nécessité. A quoi bon parler d’un disque tiède lorsqu’on peine déjà à trouver le temps d’écrire sur les bons disques ?

Les mois ont passé, le disque a pris la poussière sur l’étagère. Affaire classée, pensait-on…

Et puis on est allés voir Adam Green à la Gaîté Lyrique le 9 mai dernier. Son interprétation de « What A Waster » a été un électrochoc. On s’est souvenu pourquoi on aimait tant les Libertines. On a compris pourquoi Anthems For Doomed Youth, si agréable soit-il, est d’une laideur incommensurable.

Ce disque, malgré son nom revendicatif, ne contient aucun hymne. Aucun classique immédiat avec lequel on pourrait captiver l’audience, seul avec une guitare sur la scène de la Gaite Lyrique comme Adam Green. On n’y trouve aucune urgence, aucune vitalité, aucune passion. C’est un disque-prétexte, un cash-in vicieux comme en font les vieux routiers du classic-rock depuis 50 ans. Un de ces disques calibrés destinés aux vieux fans en déni qui préféreront toujours la dernière bouse de Bob Dylan au récent chef d’oeuvre Kevin Morby, ou le dernier concentré de néant des Rolling Stones au premier White Stripes. Comme Ready To Die n’est pas l’idée qu’on se fait d’un album des Stooges, Anthems For Doomed Youth n’est pas l’idée de ce qu’on se fait d’un album des Libertines. Ce sont des disques qui n’existent pas, à l’image des disques post-mortem d’Hendrix ou des disques des Doors sans Morrison. Des collections de chansons montées pour capitaliser sur un nom et déclencher un réflexe pavlovien.

Les Libertines sont mort quelque part entre 2003 et 2004, pendant qu’ils réalisaient avec leur deuxième album le chant du cygne idéal. L’histoire était trop belle, elle aurait été parfaite pour les puristes si Pete Doherty s’était foutu en l’air l’année de ses 27 ans comme beaucoup le prédisaient. Cela fait aujourd’hui une décennie que le chanteur a échappé à son destin de poète maudit, au grand dam de certains imbéciles qui voient de la romance dans l’addiction, et de l’envergure dans la mort.

Le bon Pete a heureusement survécu, il a aujourd’hui des enfants à entretenir, des dettes à payer. Les tarifs délirants proposés aux Libertines pour se réunir ont eu raison des réticences de chacun, surtout le duo Doherty-Barât dont les carrières respectives étaient à l’arrêt. C’est humain, on ne peut pas vraiment leur en vouloir, sauf d’avoir trahi brisé quelque chose de magnifique. Désormais, la boîte de Pandore est ouverte et rien ne s’oppose désormais à ce que tous les 3 ou 4 ans sorte un nouvel album des Libertines, jamais mauvais, rarement génial, comme tous ceux des groupes qui survivent en gérant leur patrimoine, une fois l’inspiration envolée. Comme le dernier Radiohead ou le récent EP des Strokes.

Aujourd’hui le groupe se traîne en tournée et propose une version bien triste de ce qu’il incarnait jadis. Chaque soir, les Libertines interprètent « The Good Old Days », morceau culte dans lequel Carl Barât fustigeait ceux qui vivent dans le passé en lançant un appel à l’action : « There are NO good old days, THESE are the good old days ». Pourtant, la machine à nostalgie tourne désormais à plein régime chez les Libertines. Ecouter Anthems For A Doomed Youth aujourd’hui a autant d’intérêt que d’écouter Steel Wheels en 1989.

Malgré la qualité des chansons qu’il contient, loin d’être honteuse, Anthems For Doomed Youth est avant tout l’incarnation du fait que les Libertines ont trahi leur idéal romantique contre des espèces trébuchantes. En revenant se remplir les poches, les Libertines ont détruit ce qu’ils incarnaient. Alors certes, ce n’est que de la musique, mais comme ils le disaient eux-mêmes : « If you’ve lost your faith in love and music, the end won’t be long ». On en vient à regretter l’époque où Doherty et Barât faisaient des albums solos imparfaits, mais qui avaient au moins le mérite d’aller de l’avant. Le Good Ship Albion flotte à nouveau, mais le rêve arcadien n’est plus.

 

Tracklisting

1. Barbarians
2. Gunga Din
3. Fame And Fortune 
4. Anthem For Doomed Youth *
5. You’re My Waterloo
6. Belly Of The Beast 
7. Iceman
8. Heart Of The Matter *
9. Fury Of Chonburi
10. The Milkman’s Horse
11. Glasgow Coma Scale Blues
12. Dead For Love

 

 Vidéos

« Gunga Din »

« You’re My Waterloo »

« Heart Of The Matter »

 

Vinyle

image

Eric

Rédacteur en chef, webmonstre, tête de veau, suiveur de modes, mauvaise foi.

4 Comments

  1. Bravo pour cet article, qui résume absolument ma pensée quant à cet album, correct sans plus. Je vous trouve par contre assez durs avec le nouveau Radiohead (même s’il contient quelques pistes faiblardes).

Laisser un commentaire