GENE MALTAIS – The Raging Sea Les as du rock'n'roll, épisode 4

 

Elles ne sont pas données à tout le monde, la dégaine et la voix d’Elvis. Gene Maltais l’a compris; avec sa sympathique trogne de petit canard et son registre si particulier, il eût été malavisé de jouer au Ricky Nelson ou à Cliff Richard. Il a donc fait beaucoup mieux, lui qui tenait à entrer en grand fracas dans l’Histoire; au coeur, une foi farouche en son étoile, aux basques, une déveine tenace.

Originaire du New Hampshire, il sillonnera des années toute l’Amérique, seigneur sans fief, en quête du lieu adéquat. Débarqué à Nashville, il force les portes de Decca, pour un épatant « Crazy Baby ». Mais le label a d’autres gars à promouvoir. Derechef, de sa région natale à la côte ouest, il galope, exerçant mille petits boulots. Mécontent du traitement infligé par Aladdin à sa chanson « The Raging Sea » confiée à Johnnie & Jackie, le Vaillant sort un autre simple à Phoenix, s’en revient encore à son point de départ, fonde son propre label, Lilac, et va jusqu’à monter un spectacle télé. En 1965, bien après la vague du rock’n’roll, sous le règne implacable de la pop, Maltais l’inépuisable jette l’éponge, et change de destin : il entre dans la police. Dix ans plus tard pourtant, grâce au prestige occulte de son rarissime 45 tours « Raging Sea / Gangwar », trois titres sortiront en Belgique. Sa guitare reprendra ainsi du service, ponctuellement (en 1994, toujours solide, « Voodoo Woman » chez Norton).

À entendre « The Raging Sea », on comprend mieux ce qui a poussé Gene Maltais à réenregistrer à sa convenance ce bijou, non, ce joyau noir, dont la violence inouïe a de quoi estomaquer. Quelques accords gratouillés sur lesquels une voix ondoyante se pose à peu près, installent attente et tension. Soudain, une accélération terrible malmène le quidam apeuré – le chant monte trop haut, la guitare dissonne quasi, ça bringuebale, ça bouillonne. Mais, après un deuxième couplet-refrain, alors qu’on était déjà soufflé, une sorte de pont pousse encore plus loin, le chanteur se met à brailler sans frein tandis que sa guitare saturée semble casser du verre. La mer démontée, pas moins! Du jamais entendu: ce jeu raide, cru, inconfortable, anticipe sur l’approche des plus radicaux groupes garage punk  – Sonics, Monks, Swamp Rats. (Ne pas manquer, à propos, les versions démo de ce titre et du dramatique « Gangwar ».)

Cet homme, personne ne l’a su à temps, avait le don si rare de casser la baraque. Il excelle à faire passer un souffle, un frisson de panique. Il y a quelque chose de franchement décoiffé dans ses montées et sa manière de bousculer les phrases, cette précipitation dans les haletants « Crazy Baby » ou « Gangwar ». Ah! il valait bien la peine d’errer tel un météorite en peine, une comète en mal-être, si c’était pour aboutir à de tels chefs-d’œuvre. Ce monde était trop terne pour la hargne de Gene Maltais.

  

 

Vidéos :

« The Raging Sea »

 
« Gangwar »
 

 

A écouter :

gang.jpgLes trois morceaux indispensables de Gene Maltais : « Raging Sea », « Gangwar » et « Crazy Babe », sont souvent cités dans les bonnes compiles de rockab’ extrême: That’ll Flat Git It! Vol.2, Raging Teens vol.1, Buffalo Bop (vol. »Gangwar ») par exemple. Notre homme a peu enregistré, il est donc loisible de s’intéresser à Gangwar (Hydra BCK27118) qui regroupe sa dizaine de chansons et leurs versions alternatives.

 

Béroalde de Fuzz

Béroalde de Fuzz : plume flamboyante, garagiste nanardais, exhumeur de syntagmes.

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