DYLANOLOGIE. Subterranean Homesick Blues En toute modestie

Ceci est l'article 13 sur 13 de la série DYLANOLOGIE

Bringing it all back home : un titre d’album en forme de programme, voire de manifeste. Il ne s’agit en toute modestie que de rapatrier, de se réapproprier l’héritage musical national. Le blues est bluesy et souffre du mal du pays (homesick) et Dylan ne laissera à personne d’autre le soin de le ramener à la maison. Au moment où des blancs-becs plus ou moins hirsutes qui ne jurent que par Muddy Waters et Chuck Berry déclenchent l’hystérie de l’autre côté de l’Atlantique, le professseur Zimmerman prépare son cocktail maison. Son élixir électrique. Preparing the medicine. Dans le sombre secret de son basement, il mitonne sa cinglante réponse. Non mais qu’est-ce que c’est que ces gamins mal élevés qui se croient tout permis, qui pillent, qui pompent, qui revendiquent, qui paradent en se donnant en prime l’air d’avoir tout inventé ? Des mecs qui fracassent la porte, balancent une grosse mandale et s’en retournent cartonner au hit-parade sans même vous souhaiter un bon anniversaire. Aaaah mais je vais leur faire une ordonnance, moi, aux petits insolents, aux gratteux de la middle class, à la bleusaille du delta de la Tamise. Et une sévère. Je vais sortir la TNT du placard et donner dans l’explosif. Remettre les acnéiques à leur place, les points sur les « i » et l’église au centre du village.

On pourrait soulever la question de la légitimité de Dylan, même si lui ne se la pose sans doute à aucun moment (je marche sur l’eau, ça pose un problème à quelqu’un ?). Lui aussi, comme McCartney, Richards, Burdon et tant d’autres, n’est après tout qu’un petit blanc biberonné à la musique noire, qui a grandi du mauvais côté de la Highway 61, route mythique qui traverse le pays du nord au sud, de son Minnesota natal au Mississippi. Mais alors que beaucoup se contentent de copier ou de reprendre, Dylan innove, avance, revisite, repousse les limites, ose toutes les audaces. Les tenants de la tradition et les défenseurs du folk immuable, ceux qui sont contre tout et pour tout le reste, il leur a déjà dit sa façon de penser. Il existe chez lui cette double volonté qui fait une partie de son ambivalence et suscite à l’époque l’incompréhension du plus grand nombre : à la fois s’inscrire dans la tradition et briser les codes, perpétuer la lignée et tout mettre cul par-dessus tête (que l’on songe à son « play it fucking loud ! » lancé à son groupe avant d’attaquer une fracassante version de « Like a rolling stone » devant un immense drapeau américain et un public pour le moins médusé au Royal Albert Hall de Londres en 1966).

Avec « Subterranean Homesick Blues », Dylan donne dans le rock dézingué gonflé aux amphétamines et, tel un funambule, marche sur le fil qui sépare le génie du grand n’importe quoi. Le résultat est foutraque et brillant, surréaliste et lucide, chaotique et sous contrôle, improvisé et maîtrisé. Soutenu par un groupe qui a toutes les peines du monde à suivre les méandres d’un esprit en ébullition mais assure impeccablement, Dylan virevolte avec les mots sur un rythme effréné, avale les obstacles tel un hurdler et donne libre cours à son acidité. S’il a parfaitement conscience d’être tout simplement en train de révolutionner la pop music, il affecte une posture détachée et blasée, l’arrogance du surdoué qui tient absolument à faire croire qu’il s’en tape le coquillard de claquer un 18 à chaque dissertation. Dans le fameux clip de Pennebaker, on le voit balancer ses propres mots inscrits sur des cartons comme s’il s’agissait de vulgaires brouillons bons à jeter à la poubelle. Rien n’est assez profondément inscrit pour durer, rien n’est gravé dans le marbre, rien ne doit être pris trop au sérieux ou au premier degré (contrairement à ce que feront les Weathermen, collectif de la gauche radicale qui choisira son nom en référence à la formule « You don’t need a weatherman to know which way the wind blows »). L’important, c’est le prochain mot, le prochain vers, le prochain accord, la prochaine chanson. Artiste de l’urgence, Dylan n’a pas le temps de prendre le temps de contempler son œuvre. Il n’en aura jamais fini avec la suite.

S’il prend un malin plaisir à rebondir sur les rimes et les sonorités avec une aisance ébouriffante, s’il s’amuse avec l’absurde et le nonsense, il ne faut pas voir dans cette chanson qu’une sorte de surenchère lexicale, une course à perdre haleine derrière des mots qui ne voudraient rien dire. En quelques minutes d’une rare densité, il égratigne avec son sens inné de la formule le conformisme ambiant (« Don’t wear sandals / Try to avoid scandals », nul doute que Ginsberg a apprécié), la bien-pensance qui ne consacre que la réussite individuelle et matérielle (« Get dressed, get blessed / Try to be a success »), un système éducatif qui mène à l’impasse et l’ennui (« Twenty years of schooling and they put you on the day shift ») et ajoute une petite couche d’antimilitarisme (« Get jailed, jump bail / Join the army if you fail »). Ce que les fondamentalistes de l’acoustique et les prêcheurs de la bonne parole n’ont pas compris, c’est que « Subterranean Homesick Blues » est à sa façon une véritable protest song, hors des canons du genre, hors des contraintes normatives. Au lieu de viser une cible précise ou de s’attaquer à une problématique définie, Dylan fait surchauffer la sulfateuse et flingue à tout va. Que personne ne bouge, le franc-tireur Zimmerman a sorti sa guitare de son étui et son carnet à chansons, et ça va faire méchamment du bruit dans Landerneau.

On a souvent à juste titre établi des liens entre l’univers et le style dylaniens et les écrivains de la Beat Generation (Kerouac, Ginsberg, Ferlinghetti, Burroughs). Mais en écoutant « Subterranean Homesick Blues », aussi surprenant que cela puisse paraître, on ne peut s’empêcher de songer à Holden Caulfield, le narrateur à la fois hilarant et désabusé de The catcher in the rye (L’attrape-coeurs pour les sous-doués en langues parmi nos fidèles et néanmoins parfois limités lecteurs). Le parallèle peut paraître étonnant, mais on trouve dans les deux textes la même tonalité ultra-lucide et désenchantée, le même talent pour la phrase définitive, le même rejet de toutes les valeurs fondamentales, le même refus de se comporter bien comme il faut, la même volonté d’afficher sa différence et de se démarquer des autres. On pourrait presque imaginer que ces inoubliables paroles furent gribouillées à la hâte sur un banc par un adolescent désœuvré qui a fui l’internat pour errer seul dans la nuit new-yorkaise. C’est peut-être pour cette raison que cette chanson ne vieillit pas.

Les paroles en intégralité : http://bobdylan.com/songs/subterranean-homesick-blues/

 

Vidéo :

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Denis

Cinéphage suzophile, zimmologue briard, esthète de gondole.

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