CAPTAIN BEEFHEART – Lick My Decals Off, Baby Oubli réparé

(1971 – Straight Records)

John Peel : « If there has ever been such a thing as a genius in the history of popular music, it’s Beefheart. »

Alors que certains chantent les louanges de Trout Mask Replica sans l’avoir écouté, et que d’autres (bien qu’il ne connaissent aucun artiste de Post-War Blues) affirment vénérer Safe As Milk, personne ne vante jamais les mérites de Lick My Decals Off, Baby, un disque presque totalement oublié, mais néanmoins excellent. Apparemment, ce disque n’est pas hype, ce qui semble parfois l’aspect primordial de certaines chroniques musicales1.

Pour l’enregistrement de cet album, Don Van Vliet s’entoure du même groupe que celui qui avait joué sur son disque précédent, l’extraordinaire Trout Mask Replica, sorti deux ans plus tôt, à deux exceptions près : le départ du guitariste Jeff Cotton (Antennae Jimmy Semens) et l’arrivée du batteur et percussionniste des Mothers of Invention, Art Tripp (rebaptisé Ed Marimba par Van Vliet). Art Tripp rejoint donc le guitariste Bill Harkleroad (Zoot Horn Rollo), le bassiste Mark Boston (Rockette Morton), le batteur et percussionniste John French (Drumbo) pour former le Magic Band. Beefheart  lui-même complète ce line-up : il joue sur cet album de la clarinette, des saxophones (ténor et soprano) et de l’harmonica (son solo sur « I love you, you big dummy » est particulièrement remarquable). L’orchestration générale fournit au disque une intensité rythmique impressionnante (« Space-Age Couple ») : soutenu par Ed Marimba, Drumbo et Rockette Morton, Zoot Horn Rollo plaque des séries d’accords imparables et laisse Van Vliet apporter ses textes surprenants et sa voix insensée. 

Lick My Decals Off, Baby est un disque d’écoute – relativement – facile, et d’une richesse prodigieuse ; les références Blues sont explicites (Beefheart y chante « The Smithsonian Institute Blues »), et les morceaux sont transcendés par les variations de tempos et l’écriture de Van Vliet. Après le « Awopbopalula-alopbamboom » de Little Richard, Beefheart propose sa version du minimalisme rock : « Woe-is-a-me-bop / Om-drop-a-re-bop-om / Everbody’s doin’ it / Please don’t let them ruin it om » (« Woe-is-uh-Me-Bop »). L’écriture de Van Vliet, sans équivalent connu à ce jour, est fait d’une poésie symboliste et/ou surréaliste, où l’absurde côtoie le sublime avec une facilité déconcertante : « What this world needs is a good two dollar room / ‘n a good two dollar broom / One day I was sweepin’ down by the wall / I bumped a mama spider ‘n the babies begin’ to fall / Off o’ my broom / Now I gotta keep on sweepin’ ‘n sweepin’ » (« The Buggy Boogie Woogie »). Parfois chargés de références et de double-sens évidents, parfois obscurs et au-delà de l’incongru, les textes de Van Vliet sont une curiosité à (re)découvrir : « Rather than I want to hold your hand, / I wanna swallow you whole / ‘n I wanna lick you everywhere it’s pink / ‘n everywhere you think. » (« Lick my decals off, baby »).

Cet album possède aussi son lot de morceaux instrumentaux inqualifiables : « Peon » et « Japan Is A Dishpan » sont caractéristiques de la musique enregistrée par Captain Beefheart au tournant des décennies 1960-70. L’unité du disque est impressionnante, et les chansons implacables s’enchaînent à merveille : « Doctor Dark », « I Love You, You Big Dummy », « I Wanna Find a Woman That’ll Hold My Big Toe Till I Have To Go », « Space-Age Couple », etc. L’album a connu un succès d’estime (mis à part en Angleterre, où il s’est tout de même classé à la 23ème place des Charts), mais fut ensuite  lamentablement oublié… Les amateurs attendent toujours une réédition CD convenable.

A la réécoute, Lick My Decals Off, Baby apparaît comme un véritable chef d’œuvre de Captain Beefheart ; cet extraordinaire album s’élève même au niveau de Safe As Milk et de l’album-OVNI Trout Mask Replica. Sans avoir l’immédiate efficacité Rhythm’n’Blues du premier ou les fulgurantes improvisations avant-gardistes du second, la qualité de ses morceaux et son intensité démente en font un disque incontournable.

  

 

Tracklisting :

1.Lick My Decals Off, Baby *
2.Doctor Dark *
3.I Love You, You Big Dummy *
4.Peon
5.Bellerin’ Plain
6.Woe-is-uh-Me-Bop *
7.Japan in a Dishpan
8.I Wanna Find a Woman That’ll Hold My Big Toe Till I Have To Go *
9.Petrified Forest
10.One Red Rose That I Mean
11.The Buggy Boogie Woogie *
12.The Smithsonian Institute Blues (or the Big Dig) *
13.Space-Age Couple *
14.The Clouds Are Full of Wine (not Whiskey or Rye) *
15.Flash Gordon’s Ape

1. Ce qui n’est bien sûr pas le cas de PlanetGong, un site tellement hype qu’il met une misère monumentale au reste du monde.

 

Vinyle :

L’album est à ce jour inédit en CD (hormis un pressage infâme dans les années 80)

CAPTAIN BEEFHEART - Lick My Decals Off, Baby

Rémi

Rédacteur amiral, plombier polonais, dépoussiéreur d'étagères, objectivité totale.

2 Comments

  1. Un météore inqualifiable… ces albums ne veulent absolument rien dire, mais j’adore ça… 🙂

    Et dire qu’il a fini dans un camping-car, à psalmodier ses poèmes surréalistes

    SysT

  2. Cet album est énorme. Je le mets tout le temps quand je suis de mauvaise humeur parce que ça l’entretient (la mauvaise humeur). Magazine (avec encore Devoto) avait repris I love you big dummy et ma préférée est peut être bien Japan in a dishpan. En tout cas c’est le Beefheart le plus barré. Le meilleur.

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