DYLANOLOGIE. With God On Our Side Episode 6

Ceci est l'article 6 sur 13 de la série DYLANOLOGIE

« With God On Our Side », que l’on pourrait rebaptiser ou sous-titrer « American history revisited », démontre à quel point on ne saurait restreindre l’album The times they are a-changin’ à une réalité strictement et exclusivement contemporaine. Même si l’ombre de la guerre froide et de la menace nucléaire planent (« Now we’ve got weapons of the chemical dust / If fire we’re forced to then fire we must »), c’est à une véritable réinterprétation de l’histoire américaine depuis les origines que se livre Dylan dans ce titre fleuve de sept minutes et neuf couplets. Adoptant le point de vue du citoyen américain moyen (l’homme du Midwest, du milieu, comme dans « Talking New York »), élevé dans le respect des lois et le culte des grands mythes fondateurs, il remet en cause l’un des principes structurants du récit national: la notion de manifest destiny, selon laquelle les Etats-Unis, nouvelle Jérusalem, nouvelle cité sur la colline, seraient placés sous la protection directe de Dieu et auraient une destinée écrite d’avance à accomplir. Dans cette vision, tous les épisodes majeurs de l’histoire du pays depuis sa fondation résultent de la volonté divine et se trouvent ainsi immédiatement justifiés. Dylan interroge cette version officielle de l’histoire, celle que l’on trouve dans les manuels scolaires (« Oh the history books tell it, they tell it so well ») et que les écoliers sont censés gober sans broncher.

Il passe en revue les pages marquantes du passé, depuis l’élimination des Indiens jusqu’à l’émergence d’un monde bipolaire en passant par la guerre de Sécession et les deux conflits mondiaux. Comme très souvent, sous couvert d’une forme de naïveté, Dylan soulève des questions épineuses et repousse les limites de la provocation (si nous sommes devenus amis avec les Allemands, ont-ils eux aussi désormais Dieu de leur côté?). Sans jamais donner de réponse définitive ni asséner ses propres vérités, il instille le doute, pose des mines sur les sentiers battus et plombe le discours institutionnel. C’est peut-être l’imminence d’une possible apocalypse qui sert de déclencheur à la réflexion: la destruction des Etats-Unis relèverait-elle aussi du projet divin ? Confronté au spectre de l’anéantissement, le concept de manifest destiny ne tient guère le coup et Dylan, toujours en quête de subversion, l’a bien compris. Pourquoi Dieu aurait-il fait de l’Amérique le phare des nations, l’exemple à suivre, la superpuissance du monde libre pour la détruire après à peine deux cents ans d’existence?

 

Il faut prendre conscience de ce qu’une telle remise à plat peut contenir de dérangeant à une époque d’exacerbation du patriotisme durant laquelle l’équivalent du ministère de l’intérieur imprime des affiches pour faire passer le message suivant: « Patriotism means no questions ». D’un point de vue gouvernemental, la démarche dylanienne s’apparente à une manœuvre anti-américaine, au sens McCarthyiste du terme: on ne doit pas frapper au cœur l’identité nationale. Evidemment, il s’agit pour le chanteur d’agiter les consciences et d’inviter son auditoire à ne pas prendre pour argent comptant tout ce qui ressemble de près ou de loin à de la propagande (massive en cette période de guerre froide), du mensonge ou de la schématisation: évoquer le passé, c’est avant tout appeler à la vigilance dans le présent. Entre les tensions avec l’URSS, l’agitation étudiante sur les campus, le mouvement pour les droits civiques et le début de la guerre du Vietnam, il est plus que jamais tentant pour les forces réactionnaires et conservatrices de recourir aux bonnes vieilles méthodes.

C’est rongé par le doute que le « je » de la chanson, anonyme et donc représentatif (« Oh my name it is nothing, my age it means less »), prend congé: « So now as I’m leavin’ / I’m weary as hell / The confusion I’m feelin’ / Ain’t no word can tell ». Les derniers mots n’ont rien d’une conclusion péremptoire à laquelle aboutirait, juché sur son estrade, un professeur d’histoire au terme d’un cours magistral. La certitude du premier couplet, celle de tout Américain nourri aux réponses toutes faites (« And that land that I live in / Has God on its side ») fait place, au terme du processus de questionnement, à la perplexité et l’incompréhension. Dylan opte pour une fin ouverte, qui se projette vers le futur proche (« If God’s on our side he’ll stop the next war ») et laisse tout loisir à son auditoire de tirer les leçons de cette troublante rétrospective. Face à la manipulation de masse, Dylan réaffirme le pouvoir de l’individu, capable par son sens commun et son esprit critique de démêler le vrai du faux et de faire la différence entre histoire et légende.

Les paroles en intégralité : http://bobdylan.com/songs/god-our-side/

 

Vidéo :

« With God On Our Side « , live à la BBC (extrait)

La chanson en intégralité, en concert en 1963

 

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Denis

Cinéphage suzophile, zimmologue briard, esthète de gondole.

1 Comment

  1. Beau papier, comme d’habitude. Chez nous c’est « la république triomphante » plutôt que la « destinée manifeste » — enfin, pour les écoliers de la troisième république, après je ne sais pas. Mais l’affiche utilisée dans l’article m’a tout de même semblée un peu gros et, vérifications faites, il s’agit bien d’une parodie satyrique datant des années 00’s, par un type du nom de Micah Wright, et non d’un document authentique. Mais la confusion a l’air courante sur internet. Puis le fond reste vrai, la propagande US battant effectivement son plein — s’agit de lutter contre la diplomatie culturelle soviétique.

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