THE WHO – Sell Out Freakbeat

(Decca 1967)

Que faut-il attendre d’un album des Who de 1967? L’histoire officielle stipule que les Who ont raté la révolution psychédélique londonienne à cause de leur absence au moment des faits. Le quatuor de Pete Townshend était alors embarqué dans une interminable tournée mondiale… Etrangement, on parle moins du fait que Pete Townshend a rattrapé le temps perdu en traînant dans les clubs branchés de la capitale anglaise… On le cite souvent comme un des premiers fans avérés du Pink Floyd de Syd Barrett. Sa réaction épidermique à l’écoute de leur premier album – empli de comptines macabres et non des mélopées space-rock sous acide de leurs concerts – est très souvent citée (« fucking bubblegum Mickey Mouse music ») dans les livres traitant du mouvement. Cela n’empêche pas les auteurs de ces mêmes ouvrages d’écrire à la lettre W que les Who ont raté le wagon psychédélique. Etrange.

En y réfléchissant un peu, la contradiction ne surprend pas. De toutes les périodes traversées par le groupe, la psychédélique est certainement la moins documentée et les gens ont tendance à occulter la période située entre My Generation et Tommy… et des millions de blaireaux de penser qu’ Who’s Next est le meilleur album du groupe. Sorti en Décembre 1967, The Who Sell Out propose la version Who du rock psychédélique et demeure sans doute l’album le plus abouti, le plus équilibré, celui avec le meilleur son du groupe.

Freakbeat. A l’image des Creation, des Yardbirds période Beck/Page et tant d’autres le beat mod des Who a muté en un rock’n’roll sauvage empli d’effets de distorsion et de feedback (Hendrix était passé par là). Le son est tout bonnement énorme (écoutez « I Can See For Miles » cracher dans vos enceintes et les mettre à rude épreuve), les chansons bien écrites, les textes excellents et le concept bien meilleur que celui de Tommy.

Oui, The Who Sell Out est un concept album, et un bien meilleur que son illustre successeur. Pas encore assez toxico pour commettre une histoire abracadabrante d’enfant aveugle sourd et muet champion de flipper, Townshend puise son inspiration dans son environnement immédiat. Il en résulte l’album le plus anglocentrique des Who.

Retour sur les faits. En 1967, le gouvernement britannique décide de créer BBC Radio pour contrer l’influence dite néfaste des radios pirates qui émettent à partir de bateaux navigant dans les eaux internationales. Radio Carolina et Radio London entre autres disparaîtront devant la forte dépression des autorités locales, au profit de BBC Radio 1 qui en recrutera les animateurs phares pour ne pas s’aliéner la jeunesse et les maintenir sous contrôle (notamment un certain John Peel). En guise d’hommage à ces usines à rêve qui ont ouvert les jeunes anglais à la musique noire américaine et au rock psychédélique californien en diffusant des faces entières de disques, Townshend décida d’intercaler les véritables jingles de Radio London entre les morceaux. De ce fait, The Who Sell Out propose un excellent témoignage de ce à quoi pouvait ressembler l’écoute d’une heure de cette antenne disparue.

A la première écoute cela sonne kitsch et daté. Les interventions publicitaires intempestives irritent et incitent à appuyer sur la touche forward. Voila comment passer à coté d’un album formidable. Avec du recul on trouve que cela donne un certain cachet et puis surtout on se sent plonger dans le passé et vivre une expérience proche du voyage dans le temps. La qualité des chansons finit aidant, on est convaincu d’écouter un véritable chef d’œuvre. Le rock psychédélique des Who comporte tout ce que la période a produit de meilleur. L’expérimentation sur le son est omniprésente et le groupe semble avoir vu les choses en grand. Des bande inversées d’ « Armenia City In The Sky » à « Rael 1 », le disque frappe par l’amplitude du son et la grande profusion d’effets étranges, non entendus depuis.

L’ouverture « Armenia… » apporte la première preuve du pas de géant effectué par le groupe en un an. On est ici très loin de « Batman » et l’influence des Beatles, Pink Floyd, Hendrix et autres apprentis alchimistes est frappante. L’écho crée par le travail sur le son n’émousse pas pour autant l’énergie du groupe qui sonne plus méchant et puissant que jamais. La basse d’Entwistle claque dans les infrasons tandis que la batterie de Keith Moon n’a jamais été aussi bien enregistrée. Cette nouvelle puissance du groupe éclate dans le morceau qui est certainement le tube de l’album, « I Can See For Miles », un des meilleurs des années soixante, tous groupes confondus. 

Le groupe s’illustre dans un répertoire qu’il ne pratiquait pas jusqu’alors : les ballades. La première sur ce disque est « Mary Hand With The Shaky Hands », qui contient l’immortel refrain « what have they done to her man, those shaky hands? » que nous ne traduirons pas ici, entendu que tout le monde a compris le graveleux sous-entendu. A cette époque bénie, Townshend s’intéressait encore à décrire les maux de la jeunesse britannique – exercice dans lequel même Ray Davies ne lui arrivait pas à la cheville – avec un humour féroce. La chute de la magnifique « Odorono » en est la parfaite illustration. Très intéressant est aussi le texte de « Tattoo » – sans parler de cette mélodie intemporelle et ces chœurs inspirés – dans lequel le guitariste s’intéresse à « ce qui fait un homme un homme » et explique son incapacité à répondre à cette question. 

A cette époque charnière du groupe, les obsessions adolescentes étaient encore au cœur des préoccupations de ce jeune homme énervé qu’était Pete Townshend. L’influence de la scène psychédélique se fait néanmoins ressentir sur nombre de morceaux car cet album compte autant de thèmes tournant autour de l’imaginaire et des histoires pour enfants que n’importe quel classique de ce mouvement (Sgt. Pepper… au hasard). « Armenia City In The Sky », I Can See For Miles », « Silas Stingy » parlent de villes utopiques, de pouvoirs surnaturels et de personnages de nursery rhyme comme tout bon disque sorti en 1967.

Les Who ont donc indubitablement tourné psychédélique en cette année cruciale. Loin d’être des suiveurs et de mollir à la façon des Rolling Stones, ils auront réussi à apporter quelque chose au mouvement tout en gardant une image sombre, finalement assez éloignée de l’idéal hippie. Woodstock! Monterey! Comment le groupe s’est-il fait accepter dans ces deux grandes messes freaks sans passer pour un gang de psychopathes – ce qu’il était vraiment – ni se faire reconnaître comme un des siens par les beautiful people?

Voila un des aspects les plus intéressants des Who. Ce groupe était décidément trop particulier, trop aventureux pour rentrer dans une case distincte. Le son des Who sur Sell Out ne ressemble à rien de connu si ce n’est au sien. Plus que Tommy, Sell Out est l’album le plus homogène du groupe. L’alternance entre morceaux rock freakbeat et ballades semi acoustiques aériennes est équilibrée par les jingles de Radio London qui donnent du liant au disque en plus de cette coloration désuète.

Il en résulte le premier album concept des Who – son meilleur –, un disque incontournable des années soixante psychédéliques en Grande-Bretagne qui pâtit de l’ombre trop grande de son successeur. Trop anglais, trop barré, trop expérimental, pas assez pop. Tout ce qu’on aime.

 

 

Tracklisting : 

1. Armenia City in the Sky  *
2. Heinz Baked Beans
3. Mary Anne with the Shaky Hand  *
4. Odorono  *
5. Tattoo  *
6. Our Love Was
7. I Can See for Miles  *
8. I Can’t Reach You
9. Medac
10. Relax
11. Silas Stingy  *
12. Sunrise
13. Rael

L’album est en écoute sur Deezer : www.deezer.com/fr/music/the-who/the-who-sell-out-217863#music/the-who/the-who-sell-out-217863

 

Vidéos :

« I Can See For Miles »

 
« Tattoo » (tiré d’un live de 1974, attention les coupes de cheveux)
 

 

Vinyle :

Eric

Rédacteur en chef, webmonstre, tête de veau, suiveur de modes, mauvaise foi.

8 Comments

  1.   Un des meilleurs albums de 1967, l’une des meilleures face A de tous les temps… Sur "Sell Out" : les Who sont au top de leur forme,  et les compos de Townshend (et d’Entwhistle) sont extraordinaires.

      Un disque à (re)découvrir d’urgence pour apprécier les Who à leur juste valeur, après leur formidable période "maximum R & B" de "My Generation" (qui avait déjà révolutionné la pop anglaise), avant la consécration mondiale de "Tommy", et bien avant le  »rock gros cul super chiant" des années 70 (fortement déconseillé, d’où son nom)…

      Mention spéciale à Keith Moon, la référence du jeu de batterie rock.

  2. Mon album favori des Who, sur lequel j’avais d’ailleurs prévu d’écrire prochainement… avant de me rétracter en lisant l’article ultime sur la question. Au moins grâce à PlanetGong je me fatigue pas trop !

    • L’article ultime, rien que ça? Tu étais donc saoul à 12h35 il y a trois jours, rhôô…

      Bon, merci quand même, de ta part, ça me touche vraiment 😉

  3. Bah tu vois, presque deux ans plus tard en écoutant l’album pour la Xe fois, je viens relire cet article, dont je me souvenais encore.

    Je ne me souvenais plus par contre de mon commentaire mais écoute, faut croire que c’était vrai 😉

  4. Non non, toujours pas 🙂

    En même temps je ne sais jamais trop parler des Who, groupe que finalement j’écoute assez peu (du moins les albums, car les 45 tours, eux, ils tournent souvent).

  5. sommet absolu du psychédélisme anglais,

    c’est marrant cette espèce d’ambivalance de nostalgie britannique à la kinks dans l’esprit et cette musique très californienne finalement, ça donne un mélange assez savoureux!

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