AIR – 10 000 Hz Legend Stratosphérique

(Record Makers 2001)

Incompris à sa sortie par une grande partie de la presse qui l’avait porté aux nues trois ans plus tôt, 10000 Hz Legend demeure un des disques les plus ambitieux jamais réalisé par un groupe français. On l’a trouvé boursouflé, surproduit, prétentieux, le caprice de deux gamins gâtés à qui on aurait offert des nouveaux jouets à Noël… pourtant cet album est un chef d’œuvre de musique électronique moderne.

Après s’être débarrassés des costumes d’astronaute qu’ils portaient à l’époque de Moon Safari pour réaliser une bande-son mélancolique rappelant Pink Floyd pour The Virgin Suicides, premier film de Sophia Coppola, on savait que le duo avait l’intention de réaliser un album « sérieux » et enterrer définitivement son image cartoonesque associée à « Sexy Boy » et toute l’imagerie rétro-futuriste des débuts.

C’est pour cette raison que l’album peut sembler prétentieux. Chaque piste est l’occasion pour Air de faire un étalage de son catalogue de possibilités, une démonstration de force. Comme si le groupe avait quelque chose à prouver. A l’issue de l’album il ne fait aucun doute que le groupe est doué. Car au-delà des arrangements électroniques qui surprennent sans cesse et mettent les enceintes à rude épreuve, le talent d’Air réside dans les mélodies magnifiques autour desquelles le duo peut expérimenter avec les sons. Leur qualité d’écriture leur permet d’aller très haut et en aucun cas le bidouillage sonore ne sert de cache-misère, ce qu’on peut aujourd’hui reprocher à tous les groupes (mal)inspirés d’Air tels que Mellow, Zero 7 ou Death In Vegas.

L’album commence par une affirmation : « We are electronic performers » clame une voix robotique devant des beats électroniques et une descente de piano à la Vangelis pour mettre fin à la mascarade French Touch. Pour marquer encore plus sa distanciation vis-à-vis de la scène techno française, le groupe enchaîne par « How Does It Make You Feel », au refrain pop façon Wings et à la structure organique (guitares, basse, batterie, choeurs… on est loin des blip blip de Moon Safari).

Dès le troisième morceau, la fascination du groupe pour Serge Gainsbourg apparaît. « Radio #1 » est, certes, de l’album la piste la plus proche de la période cosmique d’Air, mais sa rythmique pleine d’écho en arrière-plan interpelle. « Lemon Incest », « Harley David Son Of A Bitch » et la plupart des morceaux du controversé Love On The Beat possèdent ce même son glacé de batterie qu’Air reprend sur ce morceau, une vraie réussite.

Peu après, surgit le moment incongru de l’album. Beck, invité par le duo pour chanter une de leurs compositions s’approprie entièrement le morceau « The Vagabond » au point qu’on a l’impression d’entendre un inédit des sessions de Mutations plus qu’un morceau d’Air. Etrange sensation. Heureusement, le groupe reprend immédiatement la main avec l’instrumental « Radian », magnifique interlude planant aux flûtes virtuoses.

La suite, qui compose le cœur de l’album, est extraordinaire. « Lucky And Unhappy » est un exemple de perfection pop électronique minimaliste et s’avère à la fois groovy et aérien. « Sex Born Poison » commence comme une ballade acoustique puis mute en symphonie dissonante avec un refrain chanté en japonais par les Buffalo Daughters, duo féminin nippon. Le plus beau moment de l’album avec la mélodie émouvante de « People In The City » qui suit.

Plus tard, « Wonder Milky Bitch » est une révérence à un autre grand inspirateur du duo, Ennio Morricone, auteur des bandes originales des films de Sergio Leone (Le Bon, La Brute Et Le Truand, etc.) avant le grand délire de l’album, « Don’t Be Light », fourre-tout insensé où tous les participants au disque ont droit à leur moment de gloire. Ca commence comme le générique d’une série SF kitsch genre Star Trek, avant qu’une rythmique façon Neu ! ne s’installe et qu’un solo de fuzz explose. On a droit ensuite à des violons pleurants comme dans le générique de V avant une baisse de tempo laissant place à un poème de Beck et un ad lib siffloté. Air en 2001 pouvait décidément tout se permettre.

L’album se termine sur « Caramel Prisoner », instrumental proche des morceaux les plus tristes de Virgin Suicides, une conclusion superbe pour un album unique en son genre. Air a depuis perdu la clef de cet univers étrange et envoûtant mais demeure encore aujourd’hui notre meilleur représentant a l’étranger. 10000 Hz Legend donne mille raisons pourquoi.

 

 

Tracklisting :

  1. Electronic Performers
  2. How Does It Make You Feel *
  3. Radio Number 1 *
  4. The Vagabond
  5. Radian *
  6. Lucky And Unhappy *
  7. Sex Born Poison *
  8. People In The City *
  9. Wonder Milky Bitch
  10. Don’t Be Light
  11. Caramel Prisoner

L’album sur Deezer : www.deezer.com/fr/#music/air/10-000-hz-legend-299153

 

Vidéos :

« How Does It Make You Feel »

« Radio #1

« Lucky & Unhappy »

« People In The City (live) »

 

Vinyle :

A l’époque le groupe s’effaçait devant sa musique et proposait des pochettes à forte connotation SF. L’illustration qui dépeint les deux musiciens dans un studio high-tech surplombant le Grand Canyon invite déjà au voyage.

Eric

Rédacteur en chef, webmonstre, tête de veau, suiveur de modes, mauvaise foi.

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