THE STOOGES – The Weirdness No fun

(Virgin 2007)

Un des effets secondaires les plus surprenants de la vague garage-rock qui a marqué les années 2001-2003 fut ce que les anglo-saxons appellent les reunion tours. A force d’être cités en référence par les jeunes groupes, les vieux de la vieille ont tous connu un regain d’intérêt et la plupart d’entre eux n’ont pas hésité à reprendre un mode de vie rock’n’roll. New York Dolls, Love, Pretty Things, Zombies (pour les meilleurs) et tant d’autres sont allés se frotter à la nouvelle génération dans des shows souvent extraordinaires – la vieille garde n’a pas dit son dernier mot.

De toutes les réunions, celle des Stooges fut la plus spectaculaire, la plus fantasmée aussi. Après deux années de tournées sous le nom de Stooges Project, les frères Asheton se sont remis d’équerre avec Iggy Pop, ont trouvé un bassiste providentiel en la personne de Mike Watt des Minutemen et ont traumatisé des milliers de fans (on n’est pas prêt d’oublier le concert du Bol d’Or en 2003). Il ne restait plus qu’à transformer l’essai en enregistrant un album – histoire de ne pas devenir leur propre tribute band. Conscient de l’enjeu autour de cet album, les Stooges ont sagement pris leur temps et reviennent quatre ans après leur reformation avec ce The Weirdness qui devrait polariser l’opinion.

La grosse déception qu’on a eu en l’écoutant la première fois concerne le son. L’album est produit n’importe comment. La personne dévouée à la chose, Steve Albini, célèbre pour son travail avec les Pixies et Nirvana a manifestement voulu que The Weirdness sonne garage. Hérésie! Tout est sous-produit. Les guitares ne claquent pas. Où est passé le son distinctif de Ron Asheton? On l’entend envoyer des attaques démentes au second plan avec autant d’effet qu’un pétard mouillé.  Il y a un gros contresens historique ici : si les Stooges sont effectivement un des plus grands groupes de garage-rock de l’histoire, le son de leurs albums – et en particulier de Fun House – a toujours été gigantesque. Leur ambition était de sonner plus fort qui n’importe qui d’autre avec des riffs de guitare cinglants et une rythmique tribale surpuissante. Leur son était sale, certes, surtout à côté de celui de Led Zeppelin et de tous les dinosaures hard-rock des années 70, mais il n’a jamais sonné si pauvre qu’ici. Le producteur incompétent a visiblement voulu sonner « authentique » et a fait le chemin inverse. Plutôt que d’offrir aux Stooges le son ample qui les caractérise, il a choisi de les étouffer et de les renvoyer dans leur garage – une erreur lamentable. L’histoire bégaye pour les Stooges ; en 1972, David Bowie avait été fustigé pour avoir sous-produit Raw Power, un album d’une violence rare mais dont on ne devinait que peu la rythmique dans l’arrière-plan (enfin, jusqu’au remix « tous les compteurs dans le rouge » d’Iggy Pop en 2002). En écoutant The Weirdness, on a l’impression d’entendre un groupe garage comme il en existe des dizaines de Detroit à San Francisco. La voix d’Iggy Pop est très en avant dans le mix, tous les instruments sont noyés dans une bouillie sonore désespérante. On ne retrouve pas la noirceur et le côté malsain caractéristique du groupe. C’en est d’autant plus désespérant qu’on entend Asheton envoyer des grosses baffes dans la pièce d’à côté… Les riff de « ATM » et surtout « My Idea Of Fun », portent la marque de leur auteur mais sont rendus stériles. Frustation.

Une autre frustration provient du projet même : reprendre le nom de Stooges (et par extension toute la mythologie qui va avec) implique que les attentes placées sur ce disques sont très hautes. Iggy, Ron et les autres ont laissé le mythe grandir depuis trente ans au point que les Stooges sont devenus une bête qui les dépasse. Les standards du groupe étant élevés, Iggy Pop et consorts n’ont pas le droit de se vautrer. Gros problème : les Stooges ne savent plus écrire les chansons comme ils les faisaient en 1970 – l’état d’esprit a changé (ils n’ont plus rien à prouver au monde entier hormis peut être qu’ils ne sont pas encore morts), les musiciens ne sont plus bornés par les limitations techniques qu’ils transformaient alors en points forts, Iggy Pop n’est plus cet animal qui éructait dans le micro. The Weirdness ne sonne que très rarement comme un album des Stooges. On dirait plus un album solo d’Iggy Pop avec un bon groupe. Tout cela tient au fait que l’écriture du groupe n’est plus la même.

Les Stooges ont toujours été un groupe de riffs. On compte dans leur discographie très peu de refrains qu’on peut chanter ou siffler. Iggy Pop ne chante pas – il s’égosille, pousse des cris lycanthropiques, parle avec sa morgue agressive, hulule… Pensez à « I Wanna Be Your Dog », « No Fun », « Search & Destroy », « Dirt », « Loose », « TV Eye ». Toutes les chansons sont centrées autour d’un riff monumental et d’une rythmique puissante, tribale, obsédante. Ce qui ne colle pas ici, c’est qu’Iggy essaie de chanter, et en plus il le fait mal. Sa voix, étonnement juvénile, lutte pour rester juste et déraille souvent. Fatigant à la longue. Les morceaux de The Weirdness sont des chansons punk construites commes des pop songs : couplet/refrain/couplet/refrain/solo, etc. Ca ressemble plus à un mélange de rock’n’roll crade et de punk-garage façon CBGB (dans le meilleur des cas) qu’à la fusion démente de Fun House.

Malgré tout cela, The Weirdness n’est pas un mauvais album. Si on oublie que ce sont les Stooges qui jouent, qu’on omet quelques textes lourdingues (dont l’affligeant « my dick is turning to a tree » en ouverture du pataud « Trollin' ») et qu’on vire plusieurs morceaux faiblards, on a quand même un solide album de rock’n’roll. Ca fait beaucoup de « si… », certes, mais les Stooges réussissent quand même à démontrer avec The Weirdness qu’en 2007 ils rockent encore. « ATM » est un scie garage dont le riff insistant reste en tête, « Greedy Awful People », malgré le chant erratique d’Iggy, tire son épingle du jeu. « End Of Christianity » rappelle les Clone Defects, « Mexican Guy » possède un jeu de slide guitar réjouissant et retrouve la noirceur des Stooges originaux, « I »m Fried » est un excellent morceau punk. « My Idea Of Fun » est de loin le meilleur morceau ici. Les paroles sont excellentes – on a aucun mal à croire que le train de vie d’Iggy Pop, cette orgie qu’il a mené tout au long des seventies et des eighties, ait fait quelques victimes collatérales – et Ron Asheton envoie une partie de guitare monstrueuse. Si seulement elle n’était pas noyée dans le mix… On gage qu’en concert ce morceau fera trembler la scène.

Malheureusement,  le groupe s’égare sur quelques rock idiots (comme « Free And Freaky In The USA », mille fois entendu chez Johnny Thunders, « She Took My Money » où Iggy Pop chante comme Axl Rose) et des morceaux lents inutiles (« The Weirdness »). Sur « Passing Cloud », les Stooges essaient même de nous refaire le coup de « 1970 » en invitant le saxophoniste Steve McKay improviser sur leur musique. L’effet n’est pas exactement le même, d’autant que ce morceau rappelle plus du David Bowie – surtout à cause du croon d’Iggy Pop – que les morceaux de fin d’album de Fun House.

The Weirdness n’est rien d’autre qu’un album garage moyen comme il en sort des dizaines par an sur des labels comme Bomp! ou Bad Afro. On s’y attendait mais on espérait quand même mieux. La grosse déception vient du son, qu’on attendait plus percutant, et de la qualité générale des chansons. Ne faisons pas trop la fine bouche néanmoins; on aurait pu avoir droit à un truc sans saveur dans le même genre que le dernier Rolling Stones. Au moins les Stooges ont un son crade, qui ne plaira pas à toutes oreilles et qui ne témoigne d’aucune compromission. A 60 ans passés ils jouent encore avec leurs tripes et avec une intégrité qui force l’admiration. Ils s’en sortent honorablement, même si The Weirdness ne tournera pas souvent sur notre platine. A défaut d’avoir fait un chef d’œuvre, les Stooges ont prouvé qu’ils étaient encore vivants et toujours verts. Ca nous suffit, rendez-vous en concert maintenant.

 

 

Tracklisting :

1 Trollin’
2 You Can’t Have Friends
3 ATM
4 My Idea Of Fun  *
5 The Weirdness
6 Free & Freaky
7 Greedy Awful People
8 She Took My Money
9 The End Of Christianity
10 Mexican Guy   *
11 Passing Cloud
12 I’m Fried  *

 

Eric

Rédacteur en chef, webmonstre, tête de veau, suiveur de modes, mauvaise foi.

10 Comments

  1. Ecoute, moi je le trouve quand même bon…en fait, il sonne exactement comme les titres des Stooges sur "Skull Ring" d’Iggy Pop (c’est peut-être le même producteur ?)…qui n’étaient d’ailleurs pas les meilleurs du lot. Mais au final, je trouve "The Weirdness" certes pas supérieur à la moyenne des productions garage, mais sans doute plus légitime…

    A bientôt !

  2. Je ne savais qu’ils jouaient l’intégralité de "Fun House" ces dernières années…je les ai malheureusement loupés à chaque concert français, dont un l’an dernière à 2 km de chez moi – rageant !

    Sinon, je suis bien d’accord avec ceci : Il y a un gros contresens historique ici : si les Stooges sont effectivement un des plus grands groupes de garage-rock de l’histoire, le son de leurs albums – et en particulier de Fun House – a toujours été gigantesque !!!

    Là, la coïncidence tombe plutôt bien, puisque je m’apprete à poster mon petit mot sur "Raw Power"…dont ils ont déjà sacrifiés tous les classiques lors des dernières tournées, non ? 🙂 Je ne sais pas…sur les enregistrements que j’ai vus d’eux récemment ils n’en jouent pas un titre, je ne vois pas trop pourquoi, à moins qu’Asheton ne réussisse pas à jouer les parties de Williamson ?

  3. Eric, tu as résumé de façon très juste le sentiment que j’ai eu à l’écoute de l’album. Le gros problème, indéniablement, c’est la production d’Albini. Tu en parles très bien.
    Cet album est certes dénué de compromissions (ce son massif, brut, absolument pas commercial) mais il est vraiment peu convaincant. Je ne reconnais pas les Stooges. Et encore moins le Iggy Pop solo que j’apprécie (celui de Avenue B par exemple…).  J’ai acheté l’album le 5/03. J’ai dû le réécouter le 6 et le 7. Depuis il est rangé… Comme Skull Ring d’ailleurs, qui, au final, n’est pas un très bon album d’Iggy. En revanche, sur scène, pour les avoir vu en 2005 et en 2006, les Stooges demeurent extraordinaires. Mais je n’irai pas les voir cette année…

  4. Williamson a quitté la Sillicon Valley ?

    Je connaissais le contexte du "retour" d’Asheton en 73, bien sûr. En revanche j’ignorais qu’il refusait purement et simplement de jouer les titres de "Raw Power"…ok, Iggy lui a fait avaler une jolie couleuvre, mais nous, public, on y pour rien ! :-=)

  5. euh, "un des moins bons stooges" ?
    c’est lesquels les autres moins bons ?

    ah, le concert du Bol d’Or, quelle putain de putain de claque !!! j’étais fou !!! (et me connaissant, c’est un exploit)

  6. Dans « my idea of fun »… Iggy ne parle pas de ses « victimes », comme tu as l’air de le croire. Il est de nouveau dans son délire de César ou de dictateur quelconque. Les américains ont dans leur ensemble compris qu’il faisait parler Bush sur la guerre en Irak. «  Now is the season for war with no reason »

  7. C’est 1997 le remix de Raw Power, pas 2002. Voilà. Et pour les interessés, raport à l’approche « dans le rouge » :

    If there’s a jump-the-shark moment as far as CD mastering goes then it’s probably Oasis. In 1987 Appetite for Destruction averaged about -15dB RMS volume, and was considered loud. By 1994 the average loudness in RMS power for a rock record was -12dB. (What’s the Story) Morning Glory in 1995 hit a phenomenal -8dB on many tracks. The 1997 remaster of Raw Power reaches an extraordinary -4dB, making it supposedly the loudest rock record ever. In 2005 the average RMS volume is -9dB. Audiophiles and people who work in audio engineering largely agree that this is too loud, but in the face of massive commercial impetus their say is often ignored. Arguably (What’s the Story) Morning Glory became so successful in the UK precisely because it was so loud; its excessive volume and lack of dynamics meant it worked incredibly well in noisy environments like cars and crowded pubs, meaning it very easily became an ubiquitous and noticeable record in cultural terms.

    http://web.archive.org/web/20060612221324/http://www.stylusmagazine.com/articles/weekly_article/imperfect-sound-forever.htm

  8. A noter aussi que si l’explication d’Eric est sans doute la bonne quant à la réticence du groupe à jouer autre chose que les deux premiers albums, ils ont fini avant la mort d’Asheton par jouer Search & Destroy et I Got A Right sur la tournée 2008. Et ça présage un avenir raw powerien maintenant qu’Iggy évoque le future du groupe accompagné peut être de Steve Jones, voir de James Williamson.
    Mon rêve personnel serait de les voir enregistrer (avec Williamson s’il n’a pas trop perdu la main) un album fait des morceaux inédits de la periode 73/74 (donc pas Gimme Some Skin et I Got a Right qui sont tirés des premieres sessions de Raw Power, mais tout le reste, pour l’instant compilés sous la forme la plus proche possible d’un album sur Open Up and Bleed) : un projet similaire au Smile de Brian Wilson en 2004, et qui pourrait donner un résultat de haute volée.

  9. La critique que je n’osais pas faire, par respect pour les papys du garage rock. 

    Pour moi, sans conteste, un des moins bons Stooges, mal produit, mal mixé, avec des chansons à mettre d’urgence à la poubelle.  Auraient-ils mieux fait de rester sur leurs acquis ?

    Decevant, mais malgé tout, on en reprend une louche, parce que ce sont les Stooges.    Ah, nostalgie, quand tu nous tiens.

  10. Ite missa est.

    Effectivement, je ne faisais pas allusion aux albums studios.

    Merci d’avoir apporté ces précisions avant que je ne le fasse.

    A pluuuuuuuuuuus.

    Pix.

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