BILL PLUMMER & The Cosmic Brotherhood – Journey To The East Jazz psychédélique

(Impulse! 1968)

On parle assez peu de jazz sur PlanetGong. Non pas parce qu’on n’aime pas, mais parce qu’on est avant tout des amateurs de rock’n’roll et qu’on connait trop peu cette musique pour ne pas laisser les spécialistes en parler. Bill Plummer est donc le premier jazzman à avoir droit de cité ici (bien qu’on ait déjà abordé de nombreux groupes allant puiser leur inspiration du côté du jazz, à commencer par Gong et Soft Machine), et vous vous en doutez, c’est forcément pour des raisons inavouables.

Bill Plummer donc, était au début des années 60 un bassiste de jazz évoluant dans un registre assez classique. Originaire de Los Angeles, Plummer étudia la musique classique et fit partie de divers orchestres philharmoniques avant de se tourner vers le jazz. Sa carrière, faite de d’apparitions dans des shows TV ou dans des festivals tels que le Monterey Jazz Festival, s’accomplit le plus souvent au sein de trios dont il tenait la contrebasse. Très vite il acquit une renommée qui lui permit de travailler avec quelques grands du genre, de Lou Rawls à Al Jarreau. Là où la trajectoire de cet élégant gentleman au pedigree impeccable devient intéressante, c’est quand elle dérape. En 1964, Plummer eut une révélation mystique alors qu’il s’intéressait de près à la musique classique indienne. Il apprit alors le sitar sous la direction de plusieurs maîtres (dont Harihar Rao et l’incontournable Ravi Shankar) et monta son propre orchestre à 14 musiciens nommé The Cosmic Brotherhood afin d’interpréter sa vision de cette musique.

Il va sans dire que sa musique se ressentit de cette révolution culturelle, et nul album n’en porte plus les marques que ce Journey To The East kaléidoscopique. En dehors de quelques titres jazz agréables mais de facture très classique (« Pars Fortuna », « Song Plum », parfaits en fond sonore au restaurant ou dans un ascenseur), Journey To The East est entièrement teinté d’influences indiennes qui lui donnent une couleur psychédélique (par ailleurs, le choix de la pochette avec cette délirante police d’écriture témoigne que le label a joué à fond cet angle pour vendre l’album aux hippies). Un sitar omniprésent transforme « The Look Of Love » (classique de Burt Bacharach) en délire oriental, il en va de même du raga luxuriant de « Lady Friend » (un titre des Byrds passé au mix indien) et le très long interlude « Arc 294° » sur lequel Plummer se jette à corps perdu dans la musique indienne la plus opaque qui soit.

Le grand moment de l’album est « Journey To The East », le fantastique morceau-titre de l’album qui reste la raison essentielle pour laquelle il faut connaître Bill Plummer. Devant une rythmique groovy où règne un sitar scintillant, Plummer se raconte. Pourquoi il est venu en Inde, ce qu’il est venu chercher, ce qu’il y a trouvé. C’est à la fois naïf et profond, magique et un peu niais. Un spoken word délivré avec un flow surprenant où Plummer semble comme lobotomisé et prêche son éveil mystique de façon robotique. Les phrases définitives sont livrées brutes, la poésie mystico-nanarde de ce morceau est immense. « I saw things that were far removed than what I thought was true and then I knew I’d come upon the soul’s home and its hue« , « I went on with my pilgrimage to find the home of light, I travelled on for quite a while until late in the night« , « Peace is what I had come searching for. Spiritual comfort. Thoughts far from those of war« … Entendre un musicien guindé perdre pied ainsi au fil du morceau a quelque chose de fascinant, presque dérangeant. Si un jour une anthologie des pétages de plomb psychédéliques est réalisée, nul doute que « Journey To The East » doit y figurer.

Pour conclure, ajoutons que l’histoire de Plummer ne s’arrête pas là. Une deuxième publication du Cosmic Brotherhood, un single nommé « Sunshine World » (dont la face B « Yentra II » est fabuleuse), est sorti deux ans après Journey To The East, ensuite Plummer est devenu prof de sitar à Los Angeles pour stars hollywoodiennes hip (Jack Nicholson notamment) puis bassiste recherché pour les BO de films (avec Lalo Schifrin et Quincy Jones). Mieux, il participa même à l’enregistrement de quatre morceaux d’Exile On Main Street des Rolling Stones par le biais de ses relations avec Jim Keltner et Jimmy Miller (on l’entend ainsi jouer de la contrebasse sur « Rip This Joint », « Turd on the Run », « I Just Want to See His Face » et « All Down the Line »). Jamais malheureusement Plummer n’emprunta à nouveau de chemin oriental aussi barré que Journey To The East, sans doute avait-il définitivement trouvé cette tranquillité d’esprit à laquelle il aspirait en 1968.

 

 

Tracklisting :

  1. Journey To The East *
  2. Pars Fortuna (Part Of Fortune)
  3. The Look Of Love *
  4. Song Plum
  5. Arc 294
  6. Lady Friend *
  7. Antares

 

Vidéo :

« Journey To The East »

 
« The Look Of Love »
 
 

Eric

Rédacteur en chef, webmonstre, tête de veau, suiveur de modes, mauvaise foi.

7 Comments

  1. Je connaissais Journey To The East (d’ailleurs je ne sais plus trop comment, compil’ sans doute) mais pas l’album dont il est issu. Je vais écouter ça du coup. Merci !

  2. Eh eh. Dans un genre similaire « Grosses Basses & Orient », le disque « Middle Eastern Rock » de John Berberian était épatant, en particulier le morceau d’intro, « The Oud & The Fuzz », où
    ben… alternent solos de oud et de fuzz, comm indiqué. Gros grouve.

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