KING GIZZARD & THE LIZARD WIZARD – Paper Maché Dream Balloon Pastorale roublarde

(ATO/Heavenly 2015)

Quand King Gizzard & The Lizard Wizard – les nouvelles coqueluches de la critique rock – annoncèrent leur intention de produire un album de pop entièrement acoustique, notre curiosité fut piquée au vif. En effet, l’idée d’entendre un disque tout de flûtes et de guitares classiques vêtu, qui plus est de la part de sept types qui se firent connaître avec les déflagrations d’Im In Your Mind Fuzz, nous paraissait farfelue et stimulante. La découverte de la pochette du disque, avec ses bonshommes en pâte à modeler et sa calligraphie bubblegum, nous convainquit encore un peu plus qu’il fallait attendre tout cela avec impatience. 2015 manquait d’albums hors norme, et Paper Maché Dream Balloon serait peut-être ce disque providentiel qui nous extirperait une bonne fois pour toutes de notre torpeur.

Pourtant, quand le premier extrait de l’album fut dévoilé, notre attente retomba un peu comme un soufflé. L’extrait en question, « Trapdoor », n’était pas mauvais à proprement parler, mais il sonnait étrangement creux. Sur le forum PlanetGong, un vieil homme à l’esprit vil alla même jusqu’à le comparer à du – M -. Pour une fois, nous n’avions pas trouvé grand chose à redire à ce jugement péremptoire. Le chant en falsetto de Stu Mackenzie était un peu irritant, le son dénué d’aspérités et la chanson maligne mais pénible. On se rappela alors le faux EP Quarters! et son concept idiot (quatre chansons de 10’10’ chacune, privilégiant le gimmick à la composition), paru plus tôt dans l’année, et on commença à craindre que nos sept Australiens – qu’on ne connaît pas depuis bien longtemps, au fond – ne fussent en fait que de simples roublards, adeptes de volte-face vains et de coups d’éclat strictement formels.

Quelques semaines plus tard, les premières écoutes du disque ne nous rassurèrent guère. On pouvait plus ou moins lui faire les mêmes reproches qu’à « Trapdoor ». Bien fichu, mais lisse, très lisse… Bien sûr, nous rétorqueront quelques malins qui ont inventé le fil à couper le beurre, il s’agissait d’un disque de pop acoustique… Mais tout de même : aucun morceau ne parvenait à nous libérer de notre désagréable première impression, celle de nous retrouver en face de faussaires calibrant tout et ne laissant aucune place à la folie, malgré ce que voudrait nous faire croire leur décorum (sept membres, deux batteries, des tenues fantasques, etc.). Après trois écoutes dont les verdicts finaux demeuraient irrémédiablement un bon « je m’en fous » des familles, nous abandonnâmes ce disque avec la ferme intention de ne plus y retourner.

Pourtant, les innombrables bonnes critiques que nous lûmes ici et là nous mirent la puce à l’oreille. A en croire tous ces gens auxquels nous accordons d’ordinaire tout le crédit du monde, Paper Maché Dream Balloon était un excellent album. Alors, consciencieux mais farouche, nous avons réécouté le disque, un peu à reculons. Et, bien sûr, influençable et faible d’esprit comme nous le sommes, nous avons changé notre fusil d’épaule (on serait pas en train de se fatiguer à écrire cette chronique, sinon).

Il y a effectivement, sur ce disque, de très belles choses, à commencer par la majorité de la face A : « Bone » et ses flûtes tous azimuts, « Dirt » qui prolonge agréablement la chanson précédente sur un ton plus amer, la très belle et mélancolique « Paper Maché Dream Balloon », « Cold Cadaver » et son harmonica évocateur de grands espaces… Sur l’ensemble de l’album, King Gizzard & The Lizard Wizard font preuve d’une très grande finesse d’écriture et d’une inventivité rarement prise en défaut. Ainsi, nombreuses sont les parties de flûte ou les mélodies chantées impossibles à se sortir de la tête après deux ou trois écoutes. Ce n’est pas une surprise (le groupe a, lors de ses premiers disques, maintes fois prouvé son attachement à la chose pop – y compris avec I’m In Your Mind Fuzz, lui aussi traversé de quelques flûtes !), mais Paper Maché Dream Balloon brille véritablement sur ce point.

Il semble de plus que King Gizzard & The Lizard Wizard ne se soucient guère de ce qu’il se passe autour d’eux : la sunshine pop qu’ils livrent ici, pastorale et gaie, regorgeant d’idées accrocheuses et tout-public, tranche radicalement avec le reste de la production indépendante de ces dernières années. Cette philosophie du repli sur soi, un brin nostalgique sans se dispenser de rester aventureuse, est la bienvenue dans le monde balisé et frileux du rock ‘n’ roll contemporain. Ainsi, si les démarches conceptuelles de King Gizzard paraissent un peu roublardes, il faut au moins leur reconnaître ceci : elles sont synonymes d’originalité, et participent à la création d’une petite oasis de gaieté au sein d’une atmosphère un brin morose – se prélasser au milieu des morceaux de cet album se révèle somme toute très plaisant. Avez-vous, en outre, jamais essayé de faire écouter un morceau de Ty Segall ou des Oh Sees à votre petite sœur (qui a mauvais goût, bien sûr, comme toutes les petites sœurs) ? C’est une gageure. En revanche, l’expérience nous dit que « Bone » passe plutôt bien. Pour le prosélyte lambda, avide de reconstruire le monde à son impérieuse image, c’est un bon point supplémentaire !

Remarquons enfin que réussir le grand écart facial opéré par le groupe entre Quarters! et Paper Maché Dream Balloon nécessite une bonne dose de virtuosité. Plus encore que leurs contemporains Wand, King Gizzard utilise cette virtuosité à bon escient, dans un cadre purement pop et avec une relative modestie. A l’évidence, être un musicien doué n’est plus ringard (et, bon, c’est peut-être pas plus mal comme ça, à bien y regarder). Non seulement cette virtuosité permet au groupe d’exceller dans divers registres, mais elle leur permet aussi de créer des atmosphères très dissemblables avec succès.

Malgré tout, nous ne pouvons nous empêcher de rester mesuré et circonspect : Paper Maché Dream Balloon n’est pas parfait, il contient même quelques morceaux un peu bancals ou problématiques – probablement les mêmes qui nous découragèrent aux premiers abords. Tout d’abord, en guise d’introduction, le groupe a eu la mauvaise idée d’utiliser le pire morceau du disque, « Sense », sur lequel à peu près tout est crispant : les accords languides, la clarinette gluante, Mackenzie qui minaude, des chœurs castrés… pour un résultat sirupeux, confortable et anonyme. Ce morceau cristallise à peu près tous les défauts du disque, qu’on retrouve souvent par la suite, mais de manière plus parcimonieuse. Plus tard, « N.G.R.I. » est un morceau foutraque et amusant, mais son piano martelé sur une seule note le rend insupportable pour quiconque a des oreilles. Après « Bitter Boogie », excellent boogie bluesy rappelant Canned Heat et point culminant de l’album par sa longueur et son changement de ton, on a même tendance à s’ennuyer un peu : retour aux mêmes rythmes, aux mêmes astuces, aux mêmes sonorités qu’en début d’album, pour une fin peinarde et peu surprenante… Surtout, après 6 ou 7 morceaux sur ce mode, il est possible que vous fader à nouveau la voix de fausset de Mackenzie et des flûtes en pagaille vous tape légèrement sur le système.

Globalement, il est difficile de s’enthousiasmer sans réserve pour Paper Maché Dream Balloon, qui conserve toujours un petit côté crâneur, à l’image du medley final « Paper Maché », ni inutile ni foncièrement désagréable, mais parachevant cet « album concept sans concept » (l’expression est de Mackenzie) par un énième concept. Avec ou sans concept, ça finit par faire beaucoup de concepts, et on en ressort avec un léger mal de crâne. Alors, pour la millième fois au cours de notre palpitante vie d’amateur de rock, on se pose la question : frappadingues brillants ou poseurs malins ? Indéniablement, il y a chez Mackenzie et consorts beaucoup de talent, mais on est curieux d’entendre leurs prochains efforts afin d’élucider, enfin, le mystère King Gizzard.

 

 

Tracklisting :

  1. Sense
  2. Bone *
  3. Dirt 
  4. Paper Maché Dream Balloon *
  5. Trapdoor
  6. Cold Cadaver
  7. The Bitter Boogie *
  8. N.G.R.I. (Bloodstain)
  9. Time = Fate
  10. Time = $$$ *
  11. Most of What I Like
  12. Paper Maché

L’album est en écoute intégrale sur Bandcamp :

 

Vidéos :

« Trapdoor »

« Paper Maché Dream Balloon »

 

Vinyle :

Léo

Scribouillard double-sévreux, enthousiaste immodéré, ex-cédéphile.

4 Commentaires

  1. Je suis un énorme fan de I’m In Your Mind Fuzz, qui frise pour moi la perfection.
    Mais là … franchement ça m’a laissé complètement indifférent.
    Petit coup de coeur pour le titre Trapdoor. Mis à part ça, on ne retrouve pas trop le coté « fou et entêtant » de l’album précédent.
    Grosse déception.

  2. Ptain ca fait bien plusieurs années que je ne suis pas venu sur votre site.

    C’est clair, j’ai lu bien de bonnes critiques de cet album… comme soit disant l’album psyché de l’année… et lorsque je l’ai écouté, pffff !! Franchement de l’indie-pop de base.

    Bien la preuve que les critiques, c’est de la m*rde (sauf les votres)

  3. Contrairement aux précédents commentateurs, je pense que ces coquins d’Australiens cognent dur sur cet album. Avec de la guimauve certe, mais je suis K.O.
    Sense est un morceau magnifique, Cold cadaver est imparable et The bitter boogie va complètement relancer « on the road again », on en reparle dans qq mois :P.
    Il est certain que ça n’a pas grand chose à voir avec le génial « Im’ in your mind fuzz » mais p**tain vive la musique en sirop, c’est hyper rafraichissant.
    Bisous pelucheux.

  4. Individuellement, il y a certes quelques titres vraiment pas mal, mais je trouve le tout « nasillard ». J’sais pas comment dire, comme un featuring de Canned Heat par Fleetwood Mac.
    Après lecture de ton commentaire, j’ai retenté l’écoute, plus attentive. Mais non …

    En tout cas, groupe à suivre ça c’est certain !

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